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Qui contrôle les finances publiques du Québec?

Qui contrôle les finances publiques du Québec?
Photo d'archves

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Philippe Couillard rappelle de plus en plus le Lucien Bouchard de l’ère du déficit-zéro, circa 1996. À l’instar du l’ex-premier ministre péquiste, Philippe Couillard fait de l’atteinte rapide de l’équilibre budgétaire un véritable dogme. Et ce, au prix même de diminuer les services publics à la population. Incluant en santé et en éducation.

La seule différence de taille est dans la manière de le faire.

En 1996, sans le moindre mandat de la population pour son opération «déficit-zéro», M. Bouchard avait convié les élites politiques, syndicales et d’affaires à un vaste sommet socio-économique.

Son but était évident et la méthode, un grand classique politique: tenter de convaincre l’opinion publique par ses élites interposées de la nécessité de subir les compressions majeures à venir.

En 2014, dénué lui aussi d’un mandat clair pour procéder à des compressions massives, le premier ministre Couillard a préféré agir de manière unilatérale.

Deuxième similitude : mardi soir, en entrevue au Téléjournal, M. Couillard dit qu’il agissait en partie par crainte d’une décote du Québec par les agences de notation.

Plusieurs années plus tard, M. Bouchard avait raconté comment, en 1996, il avait supposément eu la même peur bleue. Dans son cas, lors d’un voyage discret à New York pour rencontrer de jeunes analystes financiers d’une agence de notation. Ce récit laissait voir un premier ministre soit vulnérable à des agences de notation américaines. Un premier ministre dont le leadership était faible. Soit un premier ministre qui, déterminé à faire du déficit-zéro sa nouvelle croisade idéologique, trouvait là un bien joli prétexte pour sortir la tronçonneuse...

 

Qui contrôle les finances publiques du Québec?

De retour à Philippe Couillard.

Presque vingt ans plus tard, il raconte à son tour sa peur de voir le Québec décoté par les dites agences. Bref, par le pouvoir financier américain.

Pis encore, le premier ministre affirme que selon lui, ce sont les agences de notation qui «contrôlent» les finances publiques du Québec :

«Ils contrôlent les finances publiques, qu’on le veuille ou non. C’est comme votre banquier. Votre hypothèque, qui détermine les taux d’intérêt? C’est votre banquier. Qu’est-ce qu’il fait votre banquier? Il évalue le risque, il évalue votre capacité de payer.»

À quoi serviraient alors les élections? Pas à grand-chose, selon le premier ministre.

À quoi serviraient les gouvernements si, dans les faits, la haute-finance new-yorkaise contrôlait les finances publiques du Québec?

On voit bien que l’affirmation du premier ministre ne tient heureusement pas la route.

En d’autres termes, nous sommes ici en pleine tentative de manipulation de l’opinion publique par l’argument de la peur.


Un Bonhomme Sept Heures un peu trop commode

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que M. Couillard exprime sa peur des agences de notation.

En septembre dernier, il lançait que sans une course rapide au déficit-zéro :

«Si on n’agit pas, nous, les Québécois, c’est New York et les agences de crédit qui vont décider pour nous».

Très franchement, les bras nous tombent à chaque fois qu’un premier ministre montre un tel empressement à se servir des agences de notation américaines comme d’un Bonhomme Sept Heures commode pour tenter de faire peur à la population et mieux lui vendre son programme d’austérité.

Le Québec n’est tout de même pas le Tiers-Monde.

Ces «banquiers» du Québec prennent aussi les actifs en compte. Pas seulement le passif.

Ils ne flanchent pas non plus devant la plupart des autres provinces canadiennes qui, aux prises elles aussi avec des déficits, se montrent moins pressées à sortir la tronçonneuse budgétaire.

En passant, lorsqu’elle est devenue première ministre en 2012, Pauline Marois avait sorti le même épouvantail à moineaux pour préparer les esprits à un premier budget plutôt austère.

En entrevue avec le Globe and Mail, elle avait annoncé que son premier budget serait taillé sur mesure en bonne partie pour «rassurer» le milieu des affaires et les agences de notation qui, selon elle, ne viendraient pas «frapper à sa porte» si elle livrait le déficit-zéro dès l’année suivante.

On connait tous la suite de l’histoire...

 

Le côté sombre des agences de notation

Soit dit aussi en passant, Standard and Poor’s - une de ces agences de notation qu’écoutent tant nos leaders politiques -, fait face à une possible poursuite en justice par le gouvernement américain pour fraude.

Pour ceux que le sujet intéresse, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) a déjà publié une brochure fort éclairante sur le côté sombre de ces agences. Le titre : «Agences de notation. Au cœur des dérives de la finance».

 

En conclusion

La prochaine fois qu’un premier ministre invoquera la peur d’une décote par les agences de notation pour justifier sa prochaine brochette de compressions, dites-vous une de deux choses.

Soit qu’il a vraiment peur des agences de notation. Auquel cas, elle ou il manque sérieusement de leadership politique, voire même d’une connaissance pourtant nécessaire du côté sombre des dites agences.

Soit qu’il s’en sert pour tenter d’ameuter l’opinion pour mieux lui faire accepter ce qu’il s’apprête à lui faire subir en termes de compressions majeures.

Bref, un sain scepticisme est toujours de mise...