/news/green
Navigation

Transport pétrolier : La compétence des équipages mise en doute

Un navire battant pavillon de complaisance charrie du pétrole de Montréal à Lévis

Coup d'oeil sur cet article

Une compagnie québécoise transporte du pétrole brut sur le fleuve Saint-Laurent en utilisant un stratagème qui lui permet d’éviter l’impôt et d’employer des travailleurs étrangers à rabais, cela en mettant en péril l’environnement, craignent marins et écologistes.

Une compagnie québécoise transporte du pétrole brut sur le fleuve Saint-Laurent en utilisant un stratagème qui lui permet d’éviter l’impôt et d’employer des travailleurs étrangers à rabais, cela en mettant en péril l’environnement, craignent marins et écologistes.

«Pour la sécurité du pays et du fleuve, on tient à garder des équipages canadiens», martèle Patrice Caron, vice-président exécutif du Syndicat International des marins canadiens (SIU).

Depuis quelques jours, le SIU, qui est venu en aide aux marins turcs abandonnés à Sorel, a l’oeil rivé sur le Laurentia Desgagnés. Un pétrolier de plus de 200 m qui a commencé à transporter du pétrole entre Lévis et Montréal pour Valéro Énergie, avec à son bord des marins majoritairement philippins.

Pavillon de complaisance

Propriété de Petro-Nav, une compagnie d’ici créée par la pétrolière Valero et le transporteur Desgagnés, le navire est pourtant enregistré dans un paradis fiscal maritime des Caraïbes, la Barbade. Grâce à ce pavillon de complaisance, le Laurentia peut employer un équipage étranger géré par une firme étrangère qui débusque la main- d’oeuvre la moins chère sur le marché.

Le président de Petro-Nav, Jacques Beauchamp assure que «c’est un équipage rodé et professionnel» qui était déjà à bord lors de l’achat du navire, plus tôt cette année. Il indique toutefois que son entreprise n’est pas responsable des marins. «On ne participe pas dans la gestion de l’équipage», dit-il.

Rien pour rassurer le SIU.

À bord des navires battant pavillon de complaisance, les hommes sont payés en moyenne 12 000 à 18 000$ par an (contre environ 80 000$ pour un marin canadien), et sont soumis à de longues heures de travail qui génèrent un stress et une fatigue dangereuses pour leur sécurité et celle du navire, explique M.Caron.

Déversement sur le fleuve

Le marin explique que les pilotes du Saint-Laurent, qui contrôlent tous les navires entrant dans le fleuve, à partir des Escoumins, ne sont pas à bord lors des opérations de transbordement de marchandises. Or, il s’agit d’une opération risquée quand il s’agit de pétrole, surtout par temps froid.

Dans ces conditions, un déversement sur le fleuve n’est pas exclu, craignent des membre du comité de liaison avec la communauté de Valero, dont Pierre Ross, recherchiste chez Nature Québec.

«Avec les pavillons de complaisance, on est à la merci du coût le plus bas. Il y a un danger», craint-il.

«Ce n’est pas en utilisant de la main- d’oeuvre à rabais qu’on s’assure des plus hauts standards de sécurité. Pendant une manoeuvre, chaque maillon de la chaîne compte. Il suffit d’un maillon défaillant pour qu’arrive une catastrophe», renchérit Patrick Bonin, de Greenpeace.

►À compter d’avril 2015, date à laquelle la ligne 9B du pipeline d’Enbridge doit être inversée, le Laurentia sera chargé de pétrole de l’ouest arrivé à Montréal par oléoduc et le livrera à la raffinerie de Valero à Lévis.


Permission spéciale de Transport Canada

Pétro-Nav a obtenu une autorisation spéciale de Transport Canada pour que le Laurentia Desgagnés puisse transporter du pétrole entre Lévis et Montréal, malgré son pavillon de complaisance.

Légalement, seuls les navires immatriculés au Canada sont autorisés à effectuer la navette entre deux ports canadiens. Le Laurentia a néanmoins réussi à obtenir une dérogation, car aucun navire canadien ne serait actuellement disponible pour la tâche à laquelle on le destine.

Le président de Petro-Nav, Jacques Beauchamp, et la porte-parole de Valero, Julie Cusson, assurent qu’il s’agit d’une mesure temporaire «pour quelques jours» qui ne vise qu’à effectuer des tests au port de Montréal-Est.

Pourtant, dans la demande de dérogation que Petro-Nav a fait parvenir à Transport Canada et que le Journal a pu consulter, il est plutôt question de «multiples voyages» de 350 000 barils de pétrole brut chacun. Livré à la raffinerie de Valéro à Lévis, l’or noir serait ensuite stocké à Montréal-Est.

Déresponsabilisation

Quant au pavillon barbadien, la demande de Petro-Nav à Transport Canada stipule qu’il ne sera pas changé avant le mois d’avril 2015.

D’ici là, «la pression que subit le Saint-Laurent peut-être coûteuse», s’inquiète Pierre-Paul Sénéchal, vice-président du Groupe d’initiative et de recherche appliquées au milieu (GIRAM).

Il explique que lors d’un naufrage ou d’une marée noire impliquant un pavillon de complaisance, il est très difficile d’établir les responsabilités. En Espagne, la justice n’a ainsi pu porter aucune accusation relativement au naufrage du Prestige. Ce pétrolier a déversé 63 000 tonnes de mazout et souillé 2 900 km de côtes, en novembre 2002.

«On s’en va vers une déresponsabilisation inquiétante dans le transport de pétrole», souligne M.Sénéchal, qui presse Transport Canada de se pencher sur ce dossier, à l’heure où le transport de brut sur le Saint-Laurent pourrait doubler.