/news/society
Navigation

Disparues dans l’indifférence

Sœurs volées rappelle que les meurtres de femmes autochtones touchent aussi le Québec

Emmanuelle Walter
Photo Le Journal de Montréal, Camille-Laurin Desjardins Maisy Odjick et Shannon Alexander ont disparu sans laisser de trace de la petite ville de Maniwaki, en Outaouais, en 2008. L’auteure Emmanuelle Walter s’intéresse à leur histoire, et à celle de près de 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées depuis 1980 au pays, dans son nouveau livre Sœurs volées.

Coup d'oeil sur cet article

Même si on en parle peu, le troublant phénomène des femmes autochtones disparues ou assassinées touche aussi le Québec. C’est ce que rappelle la journaliste Emmanuelle Walter, qui s’est penchée sur la triste histoire de deux adolescentes de Maniwaki mystérieusement disparues en 2008.

«Les filles donnaient l’impression d’avoir effacé leurs traces avec un balai, puis de s’être envolées dessus», écrit l’auteure, à propos de Maisy Odjick, 16 ans, et de Shannon Alexander, 17 ans, qui manquent à l’appel depuis plus de six ans dans la petite ville de l’Outaouais.

Bien que leur beau visage ait souvent représenté la cause des femmes autochtones disparues, on ne sait pratiquement rien de ces deux Québécoises, a constaté Emmanuelle Walter.

La journaliste d’origine française a commencé à se préoccuper du féminicide des Autochtones canadiennes quelques mois après s’être installée au Québec, en 2011. Elle s’est intéressée de plus près à l’histoire de ces deux meilleures amies pour illustrer son enquête, dans le livre Sœurs volées, qui vient de paraître.

Maisy Odjick
Emmanuelle Walter
Photo Le Journal de Montréal, Camille-Laurin Desjardins

Comme des sœurs

Maisy et Shannon étaient comme des sœurs, écrit l’auteure, qui a rencontré les familles des deux jeunes filles. Shannon habitait avec son père Bryan à Maniwaki, en Outaouais, tout près de la réserve algonquine de Kitigan Zibi. Maisy, elle, avait quitté la maison de sa mère Laurie à 15 ans pour aller vivre avec son copain. Elle vivait maintenant chez sa grand-mère, sur la réserve, mais passait la majeure partie de son temps chez Shannon.

Deux jeunes femmes magnifiques, au tempérament un peu rebelle, qui s’apprêtaient à retourner aux études.

Les filles ont été vues pour la dernière fois le matin du samedi 6 septembre par le père de Shannon qui partait à Ottawa pour la fin de semaine. À son retour, le dimanche soir, elles s’étaient volatilisées.

Population vulnérable

«C’était très important pour moi de raconter une histoire qui s’est passée au Québec, parce que je voulais que les Québécois se sentent concernés», explique Emmanuelle Walter, en entrevue avec Le Journal.

Tout au long de son enquête, l’auteure s’est souvent fait dire par des Québécois que ce phénomène ne les concernait pas, que le féminicide se déroulait davantage dans l’Ouest canadien. «Mathématiquement, c’est vrai: au Québec, les Autochtones représentent 1% de la population. Mais proportionnellement, c’est le même phénomène qui se passe ici.»

Un phénomène tragique, qui s’explique notam­ment par la «vulnérabilité sociale» des populations autochtones.

«Elles vivent dans des quartiers pauvres, où il y a beaucoup d’hommes violents, parce qu’il y a une grande frustration sociale, et ça tombe sur elles», explique Emmanuelle Walter.

Shannon Alexander
Emmanuelle Walter
Photo Le Journal de Montréal, Camille-Laurin Desjardins

« Racisme systémique »

Mais, plus insidieux encore, il y a le «racisme systémique», démontré par le laxisme dans l’enquête sur la disparition de Shannon et de Maisy.

«Ç’a été une catastrophe en termes d’enquête policière, et cela est, à mes yeux, propre au fait que c’étaient des jeunes filles autochtones qui avaient disparu», tranche Mme Walter.

Elle cite en exemple le fait que la police ait privilégié pendant la première semaine la thèse de la fugue, même si tous les effets personnels des jeunes filles avaient été retrouvés chez Shannon.

«Il y a beaucoup d’a priori pour les jeunes femmes autochtones qui empêchent de considérer les cas comme graves et urgents. Il y a d’ailleurs un témoignage que je cite dans le livre, d’une mère dont la fille avait disparu et qui s’était fait dire par la police: “Elle a dû aller faire une passe...” Alors qu’elle n’était pas une prostituée!»

Shannon et Maisy ne sont que deux exemples, parmi les 1181 femmes autochtones disparues ou assassinées entre 1980 et 2012, selon le rapport que la Gendarmerie royale a fait paraître en mai dernier – après avoir nié le phénomène pendant longtemps, fait remarquer l’auteure. Comme elles ne constituent que 4% des femmes au Canada, cela équivaut proportionnellement à 7000 Québécoises, illustre Emmanuelle Walter.


« Tous les jours, j’espère savoir »

Plus de six ans après la disparition de sa fille, Laurie Odjick se demande encore tous les jours ce qui a pu lui arriver.

«Tout ce que nous souhaitons, c’est qu’il y ait une fin, quelle qu’elle soit», explique la mère de trois autres enfants.

Mme Odjick dit s’être sentie honorée qu’Emmanuelle se soit intéressée à la disparition de sa fille. Car depuis le début, rien n’a été fait comme il se doit, estime-t-elle – à commencer par l’enquête policière.

«Je ne pourrais même pas appeler ça une enquête, tout était erroné. Et quand on a finalement fait le travail, c’était trop tard.»

Les médias n’ont pas non plus accordé beaucoup d’attention à la disparition de Maisy et Shannon, fait remarquer Mme Odjick. «Personnellement, ça m’a donné l’impression que ma fille n’était pas importante.»

Espoir

Elle espère, notamment grâce au livre, qu’un jour quelqu’un parlera et qu’elle saura finalement ce qu’il est arrivé à sa Maisy. Mais surtout, elle souhaite que l’ouvrage d’Emmanuelle Walter apporte un peu de lumière sur ces multiples disparitions de femmes autochtones.

«Je ne suis pas le genre de personne à cultiver la colère. C’est trop tard pour Maisy. Mais ce que je peux faire, c’est parler du phénomène, trouver des outils pour aider les familles et faire en sorte que cela ne leur arrive pas, à elles.»