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«On ne laissera pas tomber nos crayons» - Marc Beaudet

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Photo AFP

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Les caricaturistes du Québec sont en deuil après l’attentat qui a fait au moins douze morts dans les bureaux de Charlie Hebdo, à Paris. Charb, Cabu, Wolinski et Tignous, de grands noms de cette revue d’humour provocant, qui les ont inspirés, ne sont plus. Les Québécois ne veulent pas céder à la peur, et ils brandiront leur crayon de plus belle.

Marc Beaudet
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Courtoisie

Marc Beaudet

«On ne laissera pas tomber nos crayons», a lancé celui qui signe ses caricatures sous le nom de Beaudet, dans Le Journal de Montréal.

Le dessinateur est passé par l’incompréhension, la tristesse, puis la rage, depuis qu’il a appris que douze personnes ont été tuées dans les bureaux du journal satirique.

«C’est comme si on s’attaquait à nous tous», a dit Marc Beaudet au Journal, chamboulé, à l’autre bout du fil. M. Beaudet affirme que la caricature qu’il fera pour le journal de jeudi sera la plus difficile qu’il aura eue à réaliser en carrière.

«Dans notre métier, une des choses les plus importantes est de ne pas être affecté par l’événement qu’on dessine, ne pas se laisser imprégner par l’émotion. Mais dans ce cas-ci, c’est sûr qu’il y a une dimension émotive...

«Je sais que je ne veux pas répondre par la haine. Je vais attendre plus tard cet après-midi avant de commencer à dessiner.» Le caricaturiste affirme toutefois que cet attentat ne lui fait pas peur.

«Je ne m’arrêterai pas à ça, parce que c’est leur leitmotiv [à ceux qui ont commis l’attentat]. Il est clair que c’est un attentat à la liberté d’expression. On va répondre par la bouche de nos crayons.

Je serais même prêt à proposer mes services au Charlie Hebdo

Yannick Lemay
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JMTL

Yannick Lemay

Le caricaturiste du Journal de Québec n’a pas tardé à publier un dessin en hommage à ses compatriotes décédés, mercredi matin.

On y voit une représentation de la revue Charlie Hebdo, criblée de balles et baignant dans le sang. Malgré toutes les menaces proférées à l’endroit de Charlie Hebdo, YGreck n’aurait jamais pensé qu’elles prendraient forme.

«De par sa nature, un caricaturiste est une personne de l'ombre, assez de gauche, pacifiste, sarcastique et humoristique. Ce n'est pas une personne radicale ou violente. Nous sommes des “cool dudes”, des “smooth guys”.»

«C'est fascinant de voir que des gens qui sont perdus en viennent à prendre pour cibles des symboles qui sont tout sauf guerriers.» Il est persuadé que tous les caricaturistes vont vite réagir à cette sombre attaque, en soutien à ses victimes.

«On va voir des crayons, des gommes à effacer, de l'encre rouge. Ce sont des symboles qui sont attaqués. Ça va rester sobre, enfin, je pense. Serait bien mal placé celui qui voudrait faire une caricature contre l'Islam ou contre Mahomet en ce moment.» M. Lemay ne croit pas que Charlie Hebdo est allé trop loin, parce que ses caricatures provocantes étaient sa signature, sa nature même. «Ils ont toujours été comme ça, ils ont continué à être comme ça et ces gens-là [les islamistes radicaux] leur reprochent d'être eux-mêmes. L'erreur aurait été de changer.»

Garnotte
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Courtoisie

Michel Garneau

Ce fut un réveil brutal, avoue Garnotte, le caricaturiste du Devoir. Quand il a entendu que 12 personnes avaient été tuées, dont quatre dessinateurs qu’il admirait, le sol s’est dérobé sous ses pieds. «Ils m’ont tous influencé, particulièrement Cabu et Wolinski, ajoute M. Garneau, sous le choc. Ils ont eu une grande incidence sur moi, sur le fait que j’ai commencé à faire de la caricature dans des journaux étudiants.» Il se souvient les avoir tous croisés dans des réunions de dessinateurs.

M. Garneau ne se sent pas personnellement visé par cet attentat, puisque la caricature est beaucoup moins provocante ici, selon lui. «Charlie Hebdo, c’était de l’humour provocant, extrême, sans aucune contrainte.»

«Nous ici, on travaille dans des journaux d’information, c’est moins provocant. Mais... parfois, on en fait des grinçantes ! On n’est à l’abri de rien. De toute façon, je n’ai pas l’intention de travailler autrement que de la façon dont j’ai travaillé jusqu’ici.»

«Il faut s’assumer, dans la vie.» Brusquement tiré de ses vacances, Garnotte prévoyait se remettre à sa table à dessin, mercredi après-midi, pour rendre un hommage à ses collègues français.

Christian Daigle
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Courtoisie

Christian Daigle

Depuis son adolescence, celui dont le nom de plume est Fleg a toujours aimé suivre les parutions de Charlie Hebdo. «Ils se donnent une mission de liberté à outrance. Et souvent, ça dépasse la limite permise...»

«C’est troublant pour la démocratie en général, si on en est rendus là, avec ce climat de peur», dit celui qui signe maintenant des caricatures pour le site Yahoo. M. Daigle se rappelle, à l’époque des caricatures de Mahomet, en avoir proposé une au journal Le Soleil, qui montrait Jésus en train d’embrasser le prophète islamique.

«Et Le Soleil ne l’avait pas retenue», se souvient-il. Évidemment, cet attentat l’inquiète. Mais pas question de s’adoucir pour autant. «Je crois qu’il faut dénoncer ces mouvements radicaux qui cherchent à nous limiter dans nos libertés.»

«Il faut aiguiser nos crayons, il faut continuer à défendre la liberté d’expression. Et ça va nous souder encore plus.» Dans la matinée de mercredi, Fleg a publié à titre personnel un carré noir, en signe de deuil envers sa profession.

André-Philippe Côté
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Focus1 - Le Soleil Courtoisie

André-Philippe Côté

«On craignait que ça arrive un jour... Là, ça nous rentre dedans», lance d’entrée de jeu André-Philippe Gagnon, caricaturiste au Soleil. Charlie Hebdo recevait continuellement des menaces, depuis la fameuse crise des caricatures de Mahomet, en 2006, mais n’a jamais lâché prise», soulève M. Côté.

«Ils étaient devenus un symbole, ils refusaient tout compromis, et ne pliaient jamais. Et ils avaient raison, j’admirais leur courage... Les islamistes auraient voulu qu’on se moque de toutes les religions, sauf de l’islam.»

C’est donc le symbole de la liberté d’expression qui a été attaqué, mercredi matin, ajoute-t-il. «Je sens que la profession est attaquée, c’est une petite communauté, les caricaturistes, c’est déstabilisant.

Avec tout ce qui se passe, avec l’État islamique, on dirait que c’est une stratégie d’internationalisation. J’espère que ce n’est pas le début de quelque chose, mais j’ai des craintes.»

Selon M. Côté, toutefois, le contexte social est différent au Québec, beaucoup moins explosif. «Ce qu’on a vu ce matin, c’est un geste organisé, planifié, et pas spontané.» «Mais on y pense, quand même, quand on fait une caricature sur ce sujet-là, il suffit d’une personne fêlée...

Sauf qu’on s’attend à ce que les gens répondent par des idées, et non par des armes.»


Même si Charlie Hebdo était la cible de menaces terroristes depuis quelques années, le caricaturiste du Journal Yannick Lemay, connu sous le nom de Ygreck, ne croyait pas que le magazine satirique serait un jour la cible d'une attaque aussi meurtrière.

«Je suis de ceux qui ne pensaient pas que ça se rendrait jusque là. Mais ça prend juste un illuminé. Je pense que personne dans la communauté musulmane ne va défendre quelque chose comme ça, sauf des illuminés», a-t-il confié au Journal, quelques heures après l'attentat qui a fait douze morts, à Paris.

Ygreck s'étonne que les terroristes s'en prennent à des caricaturistes, «des gens qui sont tout sauf des guerriers», dit-il.

Présenter sans attaquer

Du même souffle, Ygreck affirme que cette attaque ne l'incitera pas à se censurer tout simplement parce que le fanatisme religieux n'a jamais fait partie de sa «palette de sujets».

«Je ne me suis jamais attaqué de façon mesquine ou personnelle à des individus ou des groupes. Je fais dans la politique la plus régionale possible. Je n'ai pas à me poser cette question, car ça ne viendra pas à mon esprit de dire qu'il faut que je tape sur les islamistes.»

Mais si jamais l'actualité locale faisait en sorte qu'il doive éventuellement traiter de terrorisme islamiste dans ses dessins?

«Je chercherais une manière de présenter le sujet sans attaquer les gens qui ont une croyance envers Mahomet, qu'ils soient modérés ou radicaux. Je fais la même chose avec les catholiques. [...] C'est de l'éthique personnelle. Loin de moi l'intention de taper sur Mahomet pour risquer de me faire péter la gueule et risquer ma maison et mes enfants. Mon éthique ne m'amène pas là.»

- Avec la collaboration de Cédric Bélanger.


De nombreux caricaturistes et illustrateurs partout à travers le monde ont également tenu à rendre hommage aux victimes de la tragédie.

Depuis ce matin, la twittosphère est inondée de vibrants hommages de confrères et de collègues.