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Chroniques d’une romancière angoissée: au secours !

Chroniques d’une romancière angoissée: au secours !
Illustration Johanna Reynaud

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Je suis figée. Tétanisée. Complètement paralysée. Pour la première fois de ma vie, je vis le syndrome de la page blanche. Un vrai de vrai blocage et je ne comprends pas pourquoi.

Je suis figée. Tétanisée. Complètement paralysée. Pour la première fois de ma vie, je vis le syndrome de la page blanche. Un vrai de vrai blocage et je ne comprends pas pourquoi.

C’est vrai que j’ai laissé tomber l’écriture pendant le congé des Fêtes et que c’est toujours un peu difficile de s’y remettre. Mais j’y arrive généralement au bout de quelques heures. Là, ça fait six jours que j’essaie. Six %?*&$#@ jours!

Je regarde l’heure sur mon cellulaire: 2h30... du matin! OMG! Je ne suis pas sortie du bois. Concentration, romancière, concentration...

J'ai beau essayer, rien n'y fait. Ni le thé vert, ni les marches dans le parc en respirant profondément, ni les relectures de certains passages de mes œuvres préférés. Ma page est encore et toujours blanche.

Et pourquoi j'endurerais ça toute seule? Mon éditeur ne m'a-t-il pas dit qu'il était là pour moi en tout temps? À n'importe quelle heure? Bingo.

J'hésite un instant devant l'heure tardive... mais tant pis! Il y a urgence en la demeure. S'il se met en colère, je lui dirais de s'imaginer qu’on se trouve dans le fuseau horaire des kangourous, ça devrait le calmer, lui qui capooooooote sur cet animal. Il suffit de l'évoquer pour qu'il retrouve son sourire.

Il répond à la quatrième sonnerie, la voix complètement endormie. Allez, courage!

-Euh.... c'est moi!

-«J'ai vu ton nom sur l'afficheur, Romancière angoissée. Qu'est-ce que tu veux, pour l'amour?»

Quelle drôle d'expression, n'est-ce pas? Comme si l'amour avait quelque chose à voir avec mon appel. Je lui explique que je suis en panne sèche et qu'il doit absolument venir à mon secours. Écrire les premières lignes, tiens! Ça, ça me sauverait. Pourvu que personne ne le sache jamais.

La leuco...quoi ?

-Bon, encore une qui fait de la leucosélophobie!

-De la quoi?

Il me répète ce mot qui donne la chair de poule... On dirait la phobie de la leucémie. Brrr... Je n'en veux pas.

Il me propose d'appliquer un premier truc très simple: mettre un fond rose pâle à ma première page... Ha! Ha! Très drôle monsieur l'éditeur. S'il se moque encore de moi, je ne réponds plus de mes actes.

Et comme je connais son adresse, il a intérêt à bien se tenir. Ça ne me gênera pas une miette de débarquer chez lui en pleine nuit et de faire croire à sa femme en jaquette de flanelle qu'il ne fait pas qu'éditer mes manuscrits.

Il m’informe que jamais il n’écrira à ma place, préférant me confronter à mes angoisses. Selon lui, je suis trop perfectionniste. Dahhhhh! C’est parce que je veux pondre le meilleur roman possible. Ce n’est quand même pas un crime!

À son avis, tous les écrivains sont parfois catastrophés, surtout quand ils ont déjà plusieurs bouquins en librairie. Ils craignent toujours que le prochain soit moins bon que le dernier.

Effet domino

Tiens donc, je n’avais pas pensé à cette hypothèse. S’il fallait que la critique me descende, en affirmant que j’ai perdu tous mes réflexes, que je n’ai plus le sens du punch comme avant, que mes nouveaux personnages ne sont pas crédibles. Oh non! Une autre raison pour rester pétrifiée. S’il pensait me rassurer...

Voilà qu’il se lance dans une tirade qui, croit-il, devrait m’encourager. «Pas la fin du monde... ça arrive aux meilleurs... suffit de rassembler ses idées, de créer un environnement propice.»

Alors que je l’écoute d’une oreille distraite, c’est soudainement une voix de femme qui se fait entendre au bout du fil.

-«Eille, l’écrivailleuse! Fais comme tout le monde pis grouille-toi! Et laisse le monde qui travaille dormir la nuit. On n’est pas tous des artistes ratés!»

C’est l’épouse de mon éditeur. Et elle me raccroche au nez. Ah la chipie! Je vais lui en faire moi, une artiste ratée. Elle va voir de quel bois je me chauffe et surtout, ce que je suis capable d’écrire.

Je retourne à mon ordinateur et comme par magie, les mots défilent et laissent place à ce qui sera, j’en suis convaincue, mon meilleur roman à vie.