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On se fait avoir. Et après ?

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Photo Rainier Ehrhardt

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Oui, le Québec s’en fait passer en informatique. Une fois que c’est dit, une fois que c’est prouvé, quelle est la suite ?

D’autres provinces et pays se font aussi avoir. Pour certains, ça doit réconforter le Québec. Pour d’autres, on ne se console pas en se comparant avec les incapables.

Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, est le premier à dire que le bordel ailleurs n’a pas à excuser le bordel d’ici. Reste à voir comment il matérialisera ses intentions, mais lors de son entrevue de fin d’année avec notre Bureau d’enquête, il a annoncé des mesures peu banales qui raisonnent fort dans l’administration publique.

Un ménage dans les consultants privés, dans SAGIR, dans le Centre des services partagés du Québec, dans les modes de facturation, notamment.

«Il faut mettre fin aux gaspillages», «l’argent est lancé par les fenêtres» : on entend les commentaires souvent, mais pourquoi on gaspille et comment cela peut arrêter ?

C’est là que ça devient plus complexe. Comprendre précisément pourquoi un viaduc coûte plus cher, c’est une chose. Comprendre précisément pourquoi un progiciel de gestion intégrée coûte plus cher, c’en est une autre.

Les causes exactes du bordel sont difficiles à établir. Suffit de demander à plusieurs experts leur analyse pour le constater. Ils arrivent pratiquement tous à des conclusions différentes. Ce qui semble faire consensus, c’est qu’une grande réflexion est nécessaire.

La collecte des différents témoignages de ces experts au cours des reportages sur le bordel mène à différents enjeux qui alimenteront l’actualité informatique en 2015 :

-Que voulez-vous au juste ?

Même pour Martin Coiteux, la mauvaise définition des besoins est l’un des grands drames du bordel.

Si un projet informatique était une pizza, la situation pourrait ressembler à celle-ci :

Le besoin initial : pepperoni fromage. En la commandant, la pizzeria suggère de payer un peu plus pour l’extra fromage. D’accord, bonne idée et ajoutez l’extra viande tant qu’à y être. Finalement la pizzeria nous propose la pizza aux fruits de mer. C’est cher et ce n’est pas ce que nous voulions au départ, mais la pizzeria nous donne un coupon rabais pour un prochain achat. Une pizza congelée aurait pourtant fait l’affaire.

- L’échec pour comprendre

Le projet SAGIR est l’un des ouvrages les plus complexes de l’histoire informatique du Québec. Le projet concerne pratiquement la totalité de la fonction publique pour tous les systèmes de gestion. Il est ultra important et est ultra bénéfique. Mais il a «chiré» et coûtera au moins dix fois plus cher que prévu. Voilà un point de départ idéal pour lancer la grande réflexion sur la gestion des projets informatiques. Bien comprendre les difficultés de SAGIR, qui traine de gouvernement à gouvernement depuis près de 15 ans, permettrait de prévenir d’autres catastrophes. Publiquement, les hauts fonctionnaires responsables de SAGIR continuent de signaler que ça avance bien. Martin Coiteux a demandé une vérification formelle sur le projet.

- Commission d’enquête ?

Le gouvernement libéral dit non. Des syndicats et la CAQ la réclament. Le PQ l’écartait, mais commence à se questionner, a-t-on appris.

En construction, de sérieuses allégations de corruption ont mené à la création de la commission. Des infrastructures coûtaient deux fois plus cher en raison de la collusion. En informatique, des histoires de corruption sont signalées, mais c’est loin de se comparer à la construction. Toutefois, des projets coûtent parfois dix fois plus cher.

Si une commission d’enquête sert d’abord à régler un problème et non à blâmer les méchants, il y a certains problèmes à régler en informatique et une grande réflexion s’impose, l’admettent même les hautes instances publiques. Seul le gouvernement peut décider si une commission d’enquête est le véhicule approprié.

- Interne versus externe

Pour les syndicats, le privé prend beaucoup trop de place. Pour le privé, trop donner le développement des projets aux fonctionnaires serait un désastre. Martin Coiteux doit trouver l’équilibre. D’un côté, est-ce que c’est au gouvernement de devenir développeur de logiciel informatique ? À l’opposé, est-ce que c’est au privé de diriger les fonctionnaires et les divisions informatiques des organismes publics (comme c’est parfois le cas présentement) ?

- Transparence

Des organismes publics refusent de donner le salaire des consultants privés qu’ils paient. Des organismes sont imaginatifs pour éviter de dévoiler qu’un projet a coûté plus cher que prévu. Récemment, un organisme a même catégoriquement refusé de nous donner les coûts d’un projet financé avec l’argent public pour ne pas désavantager la firme qui a obtenu le contrat. Martin Coiteux peine à obtenir le portrait précis des dépenses informatiques et il a ordonné que ça change. Impossible de connaître toutes les dépenses dans les réseaux de la Santé et de l’Éducation. L’imputabilité et l’identification des causes des dérapes passent par la transparence.

- Un grand patron

Au Québec, il n’y pas véritablement de grand patron exclusivement pour l’informatique. Malgré des dépenses annuelles de près de 3 G$, l’informatique n’est pas un domaine qui mérite un grand pilote, selon le modèle du Québec. Celui qui a le poste de dirigeant principal de l’information bénéficie aussi du poste de PDG du Centre des services partagés du Québec (qui en est en soit un travail colossal). Les voix s’élèvent pour diviser cette fonction en deux. Tout indique que Martin Coiteux prendrait cette avenue, selon nos informations.

- Considérations politiques

Un projet informatique a été développé à l’époque du gouvernement x et le gouvernement z doit l’annuler et le recommencer, car il a trop dérapé. C’est le gouvernement z qui devra admettre l’échec et subir les critiques par rapport aux gaspillages.

Souvent en informatique, des investissements importants à court terme peuvent générer des économies d’échelle beaucoup plus importantes dans cinq ans. Ce serait donc peut-être à un gouvernement x de dépenser maintenant afin qu’un gouvernement z, dans cinq ans, en profite.

Les décisions en informatique sont parfois difficiles à vendre et à prendre au plan politique. Le sujet n’a d’ailleurs pas été abordé abondamment durant la dernière campagne électorale.

Dans notre reportage concernant le regroupement des centres de traitement informatique, ma principale source, qui travaille en haut lieu dans le domaine, jugeait que le dossier tarderait à avancer, notamment, en raison de considérations politiques.