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Le virage au privé s’accélère

De plus en plus de médecins de famille songent à quitter le réseau public

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Le nombre de médecins de famille qui ont déserté le régime public pour passer au privé a presque doublé en quatre ans et les nouvelles mesures que veut imposer le ministre de la Santé risquent d’accélérer cet exode.

«Avec le projet de loi 20, ça risque d’exploser. C’est clair», prévient le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

«C’est clair que c’est un désastre qui s’en vient. C’est terrible, ce qu’ils font, le système public va être détruit, croit aussi Pierre-François Gladu, président de l’Association des jeunes médecins du Québec.

Une tendance lourde

Au moment où plus d’un million de Québécois n’ont pas de médecin de famille, l’option du privé devient préoccupante dans le milieu médical.

«On voit venir un raz-de-marée», constate le Dr Marc Lacroix, propriétaire de cliniques privées, qui reçoit plusieurs candidatures de médecins désabusés (voir autre article).

Grâce aux données de la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ), Le Journal a illustré sur une carte interactive l’ampleur du phénomène des médecins qui ont préféré se désaffilier du régime public. Ces docteurs se font donc entièrement payer les frais de consultation par leurs patients.

Si le phénomène est encore marginal, soit moins de 300 médecins non participants sur 19 540, la tendance s’alourdit depuis 15 ans.

Le régime de santé privé est en pleine expansion

En 1970, un premier médecin spécialiste a choisi de quitter le régime public pour le privé. Depuis l'an 2000, le phénomène s'est grandement accentué, alors que le nombre de médecins qui se sont désaffiliés de la RAMQ est passé de 19 à 295.

Cette carte vous aidera à mieux comprendre l'ampleur et les tendances de ce phénomène.

Chaque symbole représente un omnipraticien ou un spécialiste ne participant pas au régime public. Sélectionnez-le pour en savoir plus à son sujet.

janv.
1970
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Omnipraticiens non-participants

Spécialistes non-participants

Déplacez le pour filtrer ces données selon le mois et l'année.

Désaffiliations par spécialité

Notes
  • Données en date du 9 décembre 2014
  • Les données sont compilées selon la dernière adresse de pratique principale connue par la RAMQ.
  • Certains médecins ont pris leur retraite depuis leur désaffiliation, mais ces données ne sont pas compilées par la Régie.

En janvier 2000, seulement 19 médecins, dont 6 omnipraticiens, étaient désaffiliés du public. Or, en date du 9 décembre dernier, 295 médecins travaillaient au privé, dont 215 médecins de famille.

Québec : Champion des contraintes

«Le Québec est le champion toute catégorie des contraintes pour les médecins de famille, dit le Dr Godin. De plus en plus, le privé fait partie des alternatives.»

Créé dans le but d’améliorer l’accès à la première ligne, le projet de loi 20 du ministre Gaétan Barette prévoit notamment d’obliger les omnipraticiens à suivre un nombre minimal de patients sous peine de réduction de revenu.

«Au privé, les médecins n’ont aucune obligation, rappelle le Dr Godin. Ils sont carrément autonomes et peuvent faire payer les honoraires qu’ils veulent, prendre le nombre de patients qu’ils veulent. Ça fait leur affaire.»

Décourager les jeunes

Du côté de la Fédération médicale étudiante du Québec, on craint que les nouvelles règles envisagées par le ministre en découragent plusieurs à choisir la médecine familiale.

«Ça restreint beaucoup la pratique, on perd notre autonomie, dit le président Serge Keverian. Ça risque de défaire tout le travail qui a été fait depuis cinq ans pour augmenter les inscriptions.»​

«Ce n’est pas un hasard si les étudiants ont déguerpi de la médecine familiale, ajoute le Dr Gladu. Le Québec est la seule province à mettre des bâtons dans les roues des médecins. On est la risée de tout le pays.»

«La médecine de famille est devenue impraticable» – Dr Roger Robitaille
Retraité depuis deux ans, le Dr Roger Robitaille a travaillé presque toute sa carrière dans le privé. Avec l’ajout constant de contraintes et les plans actuels du ministre de la Santé, il comprend pourquoi de plus en plus de médecins de famille songent à quitter le régime public.
Photo Agence QMI, Stéphane Grégoire
Retraité depuis deux ans, le Dr Roger Robitaille a travaillé presque toute sa carrière dans le privé. Avec l’ajout constant de contraintes et les plans actuels du ministre de la Santé, il comprend pourquoi de plus en plus de médecins de famille songent à quitter le régime public.

Deuxième médecin de famille à avoir quitté le régime public québécois, il y a déjà 30 ans, le Dr Roger Robitaille ne s’étonne pas que plusieurs omnipraticiens songent aujourd’hui à laisser tomber la RAMQ pour se tourner vers le privé.

«Ils n’ont pas d’autre solution, je me demandais même ce qu’ils attendaient. La médecine de famille est devenue impraticable, les contraintes se sont toujours additionnées», constate-t-il.

Pour le Dr Robitaille, les avantages du privé sont indé­niables.

«Tu fais ton propre horaire et il y a beaucoup moins de paperasserie», dit-il.

Pas que des gens aisés

À la retraite depuis deux ans, le Dr Robitaille se rappelle que sa clientèle était très variée et n’était pas seulement constituée de gens aisés. Selon lui, la relation avec le patient était différente et plus «intéressante» au privé.

«Quand le patient paie, il est impliqué et il t’écoute quand tu donnes une recommandation. Il n’a pas envie de revenir la semaine prochaine et de repayer. Ça, ça m’a beaucoup plu.»

Années 2000

Même s’il a été un des premiers médecins de famille à s’être désaffilié de la RAMQ et qu’il exerçait en région – à Saint-Gabriel-de-Brandon, dans Lanaudière –, le Dr Robitaille dit n’avoir jamais eu de problème à garder sa clientèle.

«Il y avait plus de monde à la fin, mais je n’ai jamais eu de trou. J’ai suivi des gens d’Ottawa, de Québec, des Îles-de-la-Madeleine, etc.»

«À partir des années 2000 environ, il y avait plus de gens qui avaient de la misère à se trouver un médecin au public et qui venaient me voir», relate-t-il.­

Les candidats se bousculent
Depuis quelques semaines, le Dr Marc Lacroix a reçu une vingtaine de candidatures de médecins qui souhaitent passer au privé.
Photo Le Journal de Québec, Stevens Leblanc
Depuis quelques semaines, le Dr Marc Lacroix a reçu une vingtaine de candidatures de médecins qui souhaitent passer au privé.

Un réseau de cliniques privées de Québec a reçu une vingtaine de candidatures

L’inquiétude des médecins de famille à l’égard du projet de loi 20 en incite plusieurs à se renseigner sur la possibilité de quitter le réseau public.

«À voir la tendance des appels, on ne pourra pas tous les pren­dre», signale le Dr Marc Lacroix, propriétaire d’un réseau de cliniques privées non participantes à la RAMQ dans la région de Québec.

Ce dernier dit avoir reçu une vingtaine de candidatures de médecins depuis quelques semai­nes.

La première ligne touchée

«C’est directement lié au projet de loi. Si c’est adopté tel que proposé, ça va être catastrophique pour la première ligne», prévient celui qui a recruté une nouvelle omnipraticienne durant la période des Fêtes.

«Elle n’en pouvait plus de l’horaire de fou», dit-il, ajoutant que les pourparlers sont en cours avec deux autres médecins.

Travaillant au privé depuis 2009, le Dr Lacroix possède cinq cliniques. Chaque jour, il se voit pourtant dans l’obligation de refuser des patients, faute de médecins.

«On ne veut pas prendre plus de patients parce qu’on choisit la qualité de la pratique», dit-il.

Des médecins payés à l’heure

Dans ses cliniques, les médecins sont payés à l’heure et non à la consultation. Dans une journée, un omnipraticien voit en moyenne 15 patients, soit deux à l’heure.

Selon le Dr Lacroix, les médecins qui se tournent vers le privé proviennent de plusieurs secteurs.

«Il y a ceux dans la trentaine qui veulent une qualité de pratique et un horaire de vie intéressant, des finissants qui sortent de l’école et ne peuvent pas avoir de poste en ville, et des médecins qui prendraient leur retraite, mais décident d’essayer le privé», explique-t-il.

Un pari risqué

Bien qu’il prône le réseau privé, le Dr Lacroix craint que le projet de loi 20 soit une catastrophe pour le système de santé.

«Ce n’est pas vrai que les médecins de famille se pognent le beigne. Le Dr Barrette aurait intérêt à s’asseoir et à discuter. C’est un gros pari qu’il fait, parce que facilement 15 % des médecins pourraient partir pour le privé, pour la retraite ou pour une autre province.»