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L’immigration augmente les inégalités (et puis?)

Immigration Canada
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La semaine passée, Statistiques Canada a publié une excellente étude sur le revenu des immigrants et l’effet de leur présence au Canada sur la montée des inégalités. Toutefois, l’étude nous laisse avec l’impression que les immigrants n’augmentent pas les inégalités. Il s’agit d’une fausse impression qui pourrait nous mener à ne pas adopter certaines réformes économiques importantes.

Selon cette enquête, les immigrants expliquent 2% et 4% des inégalités à Montréal et au Canada dans son ensemble entre 1995 et 2000. Les immigrants augmenteraient les inégalités puisque, s’ils sont différents de la moyenne de la canadienne, ils grossissent les rangs des strates de revenus inférieures ou supérieures dépendamment de la politique d’immigration. Pour les lecteurs intéressés, le blogue de Jeanne Émard produit un excellent résumé de l’étude. Dans l’ensemble ceci suggère que les immigrants contribuent très peu à l’augmentation des inégalités à travers le temps. Si l’immigration n’augmente pas les inégalités, cela veut dire implicitement  que les immigrants sont relativement identiques à la moyenne canadienne.

Toutefois, il faut faire attention à la question du « timing ».  La majorité de l’augmentation des inégalités au Canada s’est produit entre les années 1970 et 1990. Ainsi, l’étude de Statistiques Canada commence à étudier le phénomène lorsqu’il était proche du sommet. Les études montrent qu’entre 1980 et 1995, une bonne partie de l’augmentation des inégalités s’explique par les immigrants. Selon Pacey et Moore, en 2003 dans Canadian Public Policy, 46% de l’augmentation des inégalités entre 1990 et 1995 s’explique par l’immigration. Au Québec, entre 1990 et 1995, la contribution des immigrants à l’augmentation des inégalités était de 19%. Ce commentaire est important puisque les politiques d’immigration ont beaucoup changé depuis les années 1960 et 1970. En effet, les grilles de sélection du ministère de l’immigration ont fait en sorte de cibler davantage les immigrants qui sont « qualifiés » (connus en anglais comme « high-skill workers »). Entre 1975 et 1979, seulement 19% des immigrants possédaient un diplôme universitaire (un peu plus que la moyenne canadienne de l’époque) alors qu’entre 1995-1999, on parlait plutôt de 49% (nettement au-dessus de la moyenne canadienne). Étrangement, ceci a pour effet de limiter leur divergence de la moyenne des Canadiens. Lorsqu’on immigre dans un nouveau pays on assume généralement une pénalité salariale – toutes choses étant égales par ailleurs – face aux natifs du pays d’accueil. Toutefois, puisque les immigrants qui entrent au Canada tendent à être plus éduqués que les Canadiens natifs, cette pénalité est cachée dans les données brutes. Ainsi, la moyenne de revenu (sans que toutes choses soient égales par ailleurs) des immigrants est beaucoup plus proche de la moyenne canadienne. On peut donc se retrouver avec l’impression que les immigrants n’augmentent pas les inégalités depuis 1995. Avant 1995, cet effet compensatoire n’existait pas puisque les immigrants étaient beaucoup moins instruits. C’est pour cela qu’entre 1980 et 1995, on voit que les immigrants contribuent appréciablement à l’augmentation des inégalités.

Le problème, c’est qu’il s’agit d’une illusion puisqu’on veut que toutes choses soient égales par ailleurs. Lorsqu’on contrôle adéquatement pour tous les facteurs qui doivent affecter la rémunération, les immigrants assument tout de même une pénalité salariale importante. Il s’agit d’une forme d’inégalité qu’on ne peut pas observer dans l’étude de Statistique Canada. En fait, il s’agit de cette inégalité qu’il faut combattre. Pour un instant, supposons que je clone un travailleur Canadien. Son clone et lui-même sont identiques à l’exception du fait que le clone est un immigrant. Normalement, les deux travailleurs devraient être également productifs aux yeux des employeurs. Conséquemment, ils devraient avoir une rémunération identique. Si le clone immigrant est moins bien payé, dans ce cas il y a une inégalité salariale (une discrimination) qui n’a rien à avoir avec la productivité relative des deux travailleurs. Ce problème, l’enquête de  Statistique Canada ne peut pas la dévoiler (et d'ailleurs, ce n'est pas le but de l'étude). 

Pourquoi je passe tant d’attention sur ce point? Parce que depuis plusieurs années, je maintiens que l’harmonie sociale dépend de notre capacité d’intégrer les immigrants. Lors du débat sur la Charte des Valeurs, j’affirmais que l’intégration économique des immigrants était l’un des canaux les plus efficaces pour l’élimination de comportements misogynes et de croyances violentes. Toutes choses étant égales par ailleurs, l'absence d'intégration économique devrait se manifester sous la forme d'inégalités. Si les statistiques brutes (où tout n'est pas égal par ailleurs) masquent les inégalités dont les immigrants souffrent, nous pouvons être conduits à établir un mauvais diagnostic de certains problèmes sociaux et adopter des politiques publiques contreproductives.