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Le combat d’une vie

Pendant 40 ans, Gaétan Delisle s’est battu pour que ses confrères de la GRC puissent se syndiquer

Gaétan Delisle savoure une victoire durement gagnée. Sa plus grande satisfaction? «Avoir vécu la journée du 16 janvier dernier, quand la Cour suprême a rendu son jugement.»
Photo Le Journal de Monréal, Isabelle Maher Gaétan Delisle savoure une victoire durement gagnée. Sa plus grande satisfaction? «Avoir vécu la journée du 16 janvier dernier, quand la Cour suprême a rendu son jugement.»

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«Terminé le bullying dans la GRC», clame Gaétan Delisle. Le policier à la retraite savoure une victoire pour laquelle il s’est battu pendant 40 ans. La seule force policière au pays à ne pouvoir se syndiquer pourra désormais le faire. C’est ce qu’a ordonné la Cour suprême dans une décision qualifiée d’historique.

«On a gagné! On a gagné sur toute la ligne!!!» s’est écrié l’avocat James Logan en descendant les marches du hall de l’édifice de la Cour suprême du Canada.

Au pied de l’escalier l’attendent fébrilement sept policiers et ex-policiers de la GRC. Il est 9h45 et six des sept juges du plus haut tribunal au pays viennent de changer radicalement la vie des 28 651 membres du service de police nationale.

«On s’est tous regardés. On avait de l’eau dans les yeux. C’était l’fun», laisse tomber Gaétan Delisle en souriant.

Debout à ses côtés ce matin du 16 janvier dernier, son compagnon d’armes André Girard est complètement bouleversé.

«C’est comme si 35 ans d’émotions remontaient et nous envahissaient, raconte l’ex-sergent d’état-major en s’excusant d’avoir encore la gorge nouée. Vous allez penser que les policiers pleurent tout le temps», blague-t-il.

Pour ces hommes, la victoire est loin d’être banale, c’est l’œuvre d’une vie.

Jusqu’à tout récemment, obtenir le droit de syndiquer les membres de la GRC, négocier pour eux des conditions décentes et un contrat de travail était perçu par les autorités comme une menace à la sécurité nationale, un risque de perturber la stabilité de la force policière.

Gaétan Delisle, en 1969, lors de sa première année de service avec la GRC.
Photo AMPMQ
Gaétan Delisle, en 1969, lors de sa première année de service avec la GRC.

Piètres conditions de travail

«En un mot, on prétendait que ce serait le chaos de syndiquer la police nationale... et l’employeur en a profité. La semaine normale de 40 heures pour nous, ça n’existait pas», raconte Gaétan Delisle.

Il rappelle notamment les piètres conditions de travail des policiers de la GRC pendant la crise d’Octobre 70, alors qu’ils étaient appelés à intervenir auprès de leurs collègues de la SQ et du SPVM.

«Pendant qu’eux étaient payés en temps supplémentaire, nous, on faisait du bénévolat», ironise-t-il.

Au-delà des considérations pécuniaires, la lutte du président de l’Association des membres de la police montée du Québec (AMPMQ) en était une de principe.

Comme tous les policiers sur le terrain, ceux de la GRC risquaient souvent leur vie, mais sans les normes de sécurité minimales qui viennent avec la nature du travail.

«Pour une intervention qui nécessite plusieurs équipes, un agent de la GRC va maintenant pouvoir répondre qu’il est seul à répondre à l’appel et qu’il a besoin de monde sans craindre des représailles. Ça va coûter plus cher, mais que vaut une vie?» demande M. Delisle.

 

Gaétan Delisle n’a pas mené la lutte seul, mais il s’est souvent retrouvé «en tête d’affiche», explique-t-il.
Photo AMPMQ
Gaétan Delisle n’a pas mené la lutte seul, mais il s’est souvent retrouvé «en tête d’affiche», explique-t-il.

 

Gaétan Delisle en 1975, au quartier général de la GRC, à Westmount.
Photo AMPMQ
Gaétan Delisle en 1975, au quartier général de la GRC, à Westmount.

Discrimination envers les femmes

La grogne des travailleurs de la GRC s’est progressivement installée pendant plus de 40 ans. Dès les années 1972-1973, les membres ont formé une association pour défendre leurs intérêts.

À Ottawa, Montréal, en Colombie-Britannique, partout les policiers en arrivaient au même constat: «Il fallait changer le système et faire entrer une union.»

Au même moment, la direction de la GRC commence à manifester plus d’ouverture à l’égard des préoccupations des employés. Une série de réunions a été organisée avec les représentants des membres de chaque division.

Les femmes qui ont fait leur entrée à la Gendarmerie Royale du Canada au milieu des années 70 ne l’ont pas eu facile, décrit Gaétan Delisle.

«Peux-tu t’imaginer comment elles ont été traitées? On leur a refusé le droit de monter à cheval pour le musical ride, les congés de maternité payés, oublie ça et pour une plainte de harcèlement sexuel, bonne chance! Pour les femmes, toute cette discrimination, c’était de la m...», lance l’ancien sergent d’état-major qui, pendant ses 30 ans de service à la GRC, s’est surtout occupé de relations de travail.

La position particulière du policier Delisle lui a d’ailleurs valu quelques tensions avec la direction, dont une suspension de 18 mois sans salaire en 1995 pour avoir été élu maire de Saint-Blaise-sur-Richelieu, poste auquel il a dû renoncer. Batailleur, l’homme a traîné sa cause devant les tribunaux et gagné contre la GRC qui lui a versé rétroactivement son salaire.

 

Gaétan Delisle, ex-policier de la GRC à déferrentes étapes de sa lutte pour la syndicalisation de su service de police national. Dans le halle de l'Édifice de la Cour suprême du Canada lors du jugement accordant le droit aux membres de la GRC de se syndiquer le 16 janvier 2015. Lors d'une manifestation à Montréal le 14 mai 2013. En 1969, alors que M.Delisle faisait sont entrée à la GRC. À Ottaea accompagné d'André Girard. Puis en 1975.
Photo AMPMQ
Gaétan Delisle, ex-policier de la GRC à déferrentes étapes de sa lutte pour la syndicalisation de su service de police national. Dans le halle de l'Édifice de la Cour suprême du Canada lors du jugement accordant le droit aux membres de la GRC de se syndiquer le 16 janvier 2015. Lors d'une manifestation à Montréal le 14 mai 2013. En 1969, alors que M.Delisle faisait sont entrée à la GRC. À Ottaea accompagné d'André Girard. Puis en 1975.

Sortir des limbes juridiques

D’un ton calme, Gaétan Delisle poursuit le récit de sa longue et pénible lutte vers la syndicalisation de la GRC, une cause dont il n’a jamais douté.

«Pour moi, ce que l’on faisait subir aux membres, c’était clair que c’était une erreur», dira-t-il simplement en guise d’argument.

En 1986, une première demande de syndicalisation de la GRC est refusée en raison des lois d’exclusions prévues par le code canadien du travail.

«On était dans les limbes juridiques, c’est ce qu’on nous a dit», résume-t-il, d’un air amusé.

La cause a été portée devant la Cour du Québec, puis la Cour d’appel et finalement, en 1999, devant la Cour suprême du Canada. Cinq juges contre deux ont refusé la syndicalisation aux membres de la GRC dans ce qui sera appelé «l’arrêt Delisle».

«L’un des juges était le juge Michel Bastarache, un anti-unioniste convaincu. Mais ça ne donne rien de le dire, ce n’est pas correct», s’emporte-t-il à sa façon, en parlant lentement.

Comme ses pairs, Gaétan Delisle n’a jamais cessé de croire que la syndicalisation n’est pas une position rebelle ou hostile à l’employeur, c’est une simple question d’équilibre des forces dans un contexte très militaire qu’est celui de la GRC.

«Le syndicat a sa raison d’être pour établir des normes et permettre de travailler sans être abusé. L’intimidation, penses-tu que ça existe juste à l’école? C’est terminé, le bullying à la GRC, maintenant t’as le droit de dénoncer sans être réprimandé», lance-t-il fièrement.

La récente décision de la Cour suprême s’appuie sur la Charte canadienne des droits et libertés qui, parmi les libertés fondamentales décrites dans l’article 2, prévoit la liberté d’association.

La bataille n’est pas terminée, croit le policier à la retraite. «Il faut maintenant mettre en place un modèle et éduquer les membres», pense-t-il.

De son côté, le gouvernement aura un an pour revoir ses lois et faire en sorte que la GRC soit régie par un contrat de travail qui respecte le droit constitutionnel. En cas d’échec, la GRC devra se soumettre à la Loi sur les relations de travail dans la fonction publique.