/lifestyle/books
Navigation

Un auteur trop concentré !

Un auteur trop concentré !
Illustration Johanna Reynaud

Coup d'oeil sur cet article

Collègue Sanguinolent est dans tous ses états. Il vient de débarquer chez moi pour se plaindre de son environnement de travail. Je l’écoute attentivement.

Collègue Sanguinolent est dans tous ses états. Il vient de débarquer chez moi pour se plaindre de son environnement de travail. Je l’écoute attentivement.

-«Du bruit, du bruit, tout le temps du bruit!»

Il m’explique que, quand ce n’est pas Bébé Sanguinolent qui crie à tue-tête, c’est sa femme qui passe l’aspirateur ou bien des vendeurs itinérants qui sonnent à la porte. Il en a marre! Avec un tel boucan dans la maison, impossible de se concentrer et de rédiger son polar. Pauvre pitou.

Moi, j’ai l’inverse de son problème. C’est trop tranquille. Je vis seule dans un immeuble à condos où personne ne peut entrer à moins d’y avoir été invité. Quand il y a du bruit, c’est parce que je l’ai décidé. Alors que lui, il est victime des éléments extérieurs.

Je l’inviterais bien à venir écrire ici, mais c’est malheureusement l’espace qui manque. Dommage, j’aurais bien aimé voir mon amant tous les jours, même si ce n’est que pour le regarder pianoter sur son ordi... en attendant qu’il me pianote à mon tour. Mais bon, ça suffit les fantasmes. À moins que...

-«Si on louait un petit local tous les deux? Pour écrire?»

Collègue Sanguinolent est enchanté par mon idée. C’est la solution parfaite pour lui permettre d’être tranquille. Et moi, ça me fera sortir de chez moi plus souvent. D’autant plus qu’en partageant les frais, ça ne nous coûtera pas les yeux de la tête. Yé!

C’est à mon tour d’être aux anges. Même s’il insiste pour que ce lieu ne serve qu’au boulot, je réussirai bien à lui faire comprendre qu’au bureau, on peut faire autre chose que travailler.

Une pratique

-«Et si on se pratiquait aujourd’hui? Voir si ça fonctionne?»

Il accepte mon plan. Je le laisse s’installer à mon bureau avec son portable, tandis que je transfère le mien sur la table de la cuisine. À go, on y va! Nous voilà chacun plongé dans notre roman. Même si de la cuisine, je ne peux voir mon amant, le savoir tout près me rend heureuse et me donne envie de siffloter sur l’air d’une chanson de Céline Dion.

-«Romancière, s’il te plaît, tu me déconcentres», lance-t-il, de l’autre pièce.

Oh my God! Facile à distraire, monsieur l’auteur de polar. Bon, j’ai compris, je me tais. J’écris quelques lignes et j’ai maintenant envie d’un bon café. Mais il serait impoli de ne pas en offrir un à mon invité, n’est-ce pas?

Mais comment le faire sans trop le déranger? Je sais! Je n’ai qu’à lui envoyer un texto. Aussitôt pensé, aussitôt exécuté. Sa réponse se fait toutefois attendre. Peut-être qu’il ne l’a pas vu? Trop occupé qu’il est à inventer des histoires de meurtre à la scie mécanique, sous fond de vengeance et d’incantations.

Le grand jeu !

Je l’observe un moment et, encore une fois, je n’en reviens pas. Un homme si doux qui écrit des histoires si horribles...Troublant.

-«Veux-tu un café?»

Il sursaute et me regarde d’un air mécontent. Peut-être pas si doux que ça, finalement. Je lève les mains en guise de reddition et je m’éloigne à la cuisine. Le bruit de la cafetière va-t-il le mettre hors de lui? Je la mets en marche et... fiou! Aucune protestation.

Je reprends ma tâche et je m’aperçois que j’ai oublié mes notes sur mon bureau. Et j’en ai besoin pour le prochain passage à écrire. Honnn...

Pas le choix, je vais devoir perturber le travail de mon compagnon.

Et tant qu’à l’interrompre dans sa création, faisons-le pour une bonne raison. Je fais un détour par ma chambre pour troquer mon jeans et mon t-shirt contre un déshabillé qui ne laisse aucun doute sur mes intentions.

J’enfile également mes escarpins noirs laqués et je me présente devant lui. Il me regarde une nanoseconde et retourne à son manuscrit. QUOI? C’est tout! Pas même un petit baiser? Ni un «attends, je finis ma phrase»?

Déçue, j’attrape mon cahier de notes et je retourne à la cuisine pour écrire. Je garde ma tenue, me disant qu’elle servira certainement en fin de journée. Je rédige quelques pages quand tout à coup, Collègue Sanguinolent surgit dans la cuisine. Enfin! Je m’apprête à passer aux choses sérieuses quand je le vois mettre son manteau.

-«Je pars faire de la recherche dans une ruelle. Faut que je voie l’endroit pour écrire mon prochain extrait.»

Il me donne un bisou sur le front et me quitte en coup de vent, complètement absorbé par son intrigue. Eh bien, si c’est ça, écrire ensemble, on repassera! On va oublier ça tout de suite l’idée de louer un local.

Pas question de partager mon amant avec ses histoires, déjà que je le fais avec sa femme et Bébé sanguinolent. Quand il est là, je le veux tout à moi. Rien de moins.

Sur le même sujet