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L'ABC d'une corruption tolérée

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« Ç’a toujours marché de même. Si l’on veut décrocher des contrats, on n’a pas le choix».

Le commentaire provient d’un de mes contacts dans le domaine informatique. Ils sont plusieurs à me l’avoir fait et l’analyse depuis deux ans de tout ce «fling flang» toléré suscite certaines questions.

Les firmes privées qui veulent décrocher des contrats avec le gouvernement en informatique ont appris, au fils des années, à souvent sortir du protocole pour décrocher des contrats. Le tout est fait subtilement. Mais parfois, ce n’est pas parce que son prix était le moins cher qu’une entreprise remporte un appel d’offres.

Si d'autres trichent, la seule façon de survivre, c'est de tricher aussi, selon plusieurs d'entre eux. Les techniques sont complexes, mais ça revient souvent à la même chose. Il faut développer une relation avec les bonnes personnes. Il faut s'arranger pour que le donneur de contrats se sente redevable ou dépendant envers nous ou notre produit sans se faire pincer pour échange de faveur. Mais ce n'est pas anormal, c'est la façon de faire depuis des années, me rappelle souvent des contacts au lendemain de reportages sur le bordel informatique. 

Il faut éviter de généraliser. Mais le milieu démontre que des pratiques répanduent ne contribuent pas la fin du «système établi» que nous avait expliqué un rare joueur dans le domaine dénonçant la situation.

Connaître la vente, avant l’informatique

-Très souvent les vendeurs, même de grandes firmes, n’ont aucune formation en informatique, constate-t-on. Ils représentent des firmes de technologie de l’information et font la promotion, auprès des instances publiques, de produits et services qui coûtent des millions de dollars. Certes, ils sont souvent accompagnés de spécialistes dans le domaine. Mais le point de contact, pour les organismes publics, est souvent le vendeur. Les représentants des organisations publiques sont souvent aussi très peu connaisseurs. On se retrouve donc avec deux individus peu expérimentés en informatique qui discutent d’un achat de millions de dollars, avec l’argent public. Et le tout dépend notamment du pouvoir de convaincre d’un vendeur qui n’a pas de formation en informatique mais qui connaît ses produits à vendre.

De l’aide pour le magasinage

-Plusieurs organismes publics sont tout simplement trop ignorants pour s’acheter un produit informatique. Très très très souvent, ces organismes vont ainsi embaucher un consultant privé pour l’acheter à leur place. Mais encore faut-il que ce consultant soit neutre. Pour l’illustrer, c’est comme si l’on demandait à quelqu’un de nous aider à magasiner des vêtements. Si cette personne préfère un magasin x, il y a de bonnes chances que ça passe par celui-ci. La boutique voisine est ainsi désavantagée. Cette situation se produit à profusion et les organisations publiques ne s’en rendent souvent pas compte puisqu’ils finissent par obtenir le besoin demandé, peu importe le produit. Des «consultants en magasinage» préfèrent certains produits et certaines firmes. Ils s’arrangeront en conséquence dans l’écriture de l’appel d’offres. Parfois, les organismes ne s’engagent personne pour magasiner. Mais ce sont des gens à l’interne qui ont un faible ou un confort pour des produits précis. Des appels d’offres qui favorisent ce même produit trahissent alors l’apparence et l’intention de libre concurrence.

Appel d’offres n’est pas un gage de saine concurrence

-Même par appel d’offres, il n’est pas si difficile pour une organisation de «s’arranger» pour qu’une seule firme soit en mesure de soumissionner. Il suffit d'insérer des clauses précises qui ne permettent qu'à une seule firme de soumissionner. Les statistiques démontrent encore que plusieurs contrats informatiques sont octroyés alors qu’une seule firme a soumissionné. Que fera la firme désavantagée ?

a) Elle posera des questions et demandera l’annulation de l’appel d’offres, se mettant ainsi à dos l’organisme public.

b) Elle dépensera des milliers de dollars pour préparer une soumission alors qu’elle sait que le contrat est perdu d’avance

c) Elle s’avouera vaincu en se disant que la firme avantagée avait de meilleurs contacts avec l’organisme public et consacrera ses efforts pour un autre appel d’offres

La plupart des firmes choisissent la dernière option. Quand on leur demande pourquoi elles ne dénoncent pas, elles reviennent au commentaire initial : «ç’a toujours marché de même». On ne veut pas faire de vague. On veut parfois être celui qui sera avantagé la prochaine fois. Heureusement, de plus en plus osent dénoncer publiquement, notamment dans les médias. 

Les appels d’offres inutiles

Un dommage collatéral ou mal nécessaire de la chasse à la corruption, en informatique, demeure la réalisation d’appel d’offres inutiles. Les règles de bonne gouvernance forcent parfois des organisations à dépenser des dizaines de milliers de dollars en argent public afin de rédiger des appels d’offres. Mais en réalité, ces organismes auraient parfois dû donner le contrat sans appel d’offres, soit de gré à gré. On écrit des appels d’offres très ciblés vers une firme.
Ça ne donne aucune chance à la compétition. Mais parfois, ce n’est pas pour des raisons d’accointance ou de corruption, mais simplement parce que d’implanter les produits d’une autre firme serait trop risqué pour les systèmes informatiques de l’organisme. Pour bien paraître et éviter d’avoir l’air de favoriser une firme, l’organisme va ainsi écrire inutilement un appel d’offres très ciblé au lieu de demander l’autorisation de passer par un gré à gré.