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L’intégrisme selon Philippe Couillard

Le Centre culturel islamique de Québec soutient que le voile intégral, ou niqab, a ses fondements en Islam.
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Philippe Couillard n’a pas fini de nous surprendre. Pour lui, l’intégrisme est un mode de vie comme les autres et il ne cause pas vraiment problème. L’individu fait ce qu’il veut, et s’il veut devenir un intégriste, grand bien lui fasse. En fait, je me corrige. Philippe Couillard ne nous surprend plus. Nous avons compris sa vision du monde : pour lui, il y a l’individu, blindé dans ses droits, et rien d’autre. Dès qu’on évoque le Nous, il clame sa foi au Je et suggère que l’identité collective serait inévitablement écrasante. Passe encore si c’est une manière de voir le monde : l’individualisme absolu est une philosophie comme les autres, même si on est surpris de voir un premier ministre en faire son système de pensée. Mais cela ne tient plus si c’est une manière de l’analyser, si cette philosophie pousse à un aveuglement qui peut mettre une société en danger.

Reprenons la question. Qu’est-ce qui pousse à l’intégrisme? Qu’est-ce qui fait qu’un individu en vient à adopter un mode de vie qui le place en retrait de la société au sens large, qui l’amènera à se cloitrer dans une communauté où règnera le culte du même avec une homogénéité des rituels, souvent étouffante culturellement ? Il y a certainement des individus faits pour cela. On devine qu’il s’agit de personnalités marginales, qui ont un sens du sacré particulièrement intense et qui ont besoin d’abolir leur individualité dans une religion qui les écrase. Leur vie a besoin d’être balisée, encadrée au maximum par des rituels fixes, qui structurent l’existence au-delà de toute mesure. Ils ressentent alors, on peut s’en douter, le «bonheur» d’une pleine intégration à une communauté fermée, probablement traditionaliste, potentiellement sectaire. Certaines sectes idéologiques offrent la même satisfaction psychologique. Chaque société trouve dans ses marges des communautés de croyants qui s’alimentent d’ailleurs du sentiment de leur marginalité.

Mais une fois dépris de ces marges, n’y a-t-il pas dans l’intégrisme une bonne part de pression sociale ? Se pourrait-il que tous ceux qui participent à ce phénomène social et religieux ne le fassent pas au terme d’une réflexion philosophique qui les pousserait à inféoder leur raison à une foi qu’il ne serait plus permis de questionner, d’autant que les prescriptions l’accompagnant viendraient du ciel et seraient consignées dans un livre sacré? Se pourrait-il qu’ils y soient poussés par un milieu qui conditionne ceux qui sont sous son emprise à se plier à ses rites? En fait, ce qu’on appelle l’intégrisme est bien moins le fait d’un choix de vie que d’une pression communautariste, qui vient souvent avec une bonne part d’endoctrinement. L’individu est poussé à se plier à un cadre : s’il ne le fait pas, il sait qu’il pourra être exclu par les siens, qui risquent de voir dans le moindre accroc au style de vie prescrit une trahison du groupe, qui se soude en chassant les moutons noirs.

L’intégrisme religieux peut pousser au repli sectaire, je l’ai dit. Mais il peut aussi pousser à vouloir plier la société à sa vision du monde très particulière, à faire de sa religion personnelle la religion collective. C’est le cas de l’intégrisme musulman, quoi qu’en pense, qui entend occuper l’espace public, le convertir à ses normes, y plier les règles à sa conception de la vie (il ne faut évidemment pas le confondre avec l'islamisme terroriste, cela va de soi!). On le voit à de nombreux indices. Le voile islamique permet ainsi de marquer les femmes en les coupant de la société élargie et les transforme en étendards d’une religion qui, dans ses franges radicales, cherche à s’afficher publiquement. La volonté de modifier le menu dans les cantines ou de changer les horaires dans les piscines pour y séparer les sexes pousse à la transformation des mœurs et permet de déconstruire les mécanismes de la vie quotidienne qui favorisaient l’intégration culturelle des musulmans aux mœurs occidentales. L’appel à interdire le blasphème entend redéfinir les termes de la liberté d’expression pour permettre à la définition du sacré d’une communauté religieuse de s’inscrire dans le droit, de se mettre à l’abri de la moquerie.

Comment, dès lors, la société d’accueil entend-elle réagir? L’idéologie des accommodements raisonnables vient légitimer cette stratégie en laissant croire que c’est à la société à s’adapter à ses normes. Les accommodements raisonnables, en fait, normalisent des revendications communautaristes en les formulant dans le langage des droits de l’homme, ce qui rend nos sociétés incapables de les contenir ou de les bloquer, parce qu’elles se croient alors coupables de discriminations. La dynamique des accommodements raisonnables, qui prétend faussement traiter seulement des cas individuels, pousse à terme à une inversion de la logique de l’intégration : c’est la société d’accueil qui doit désormais modifier ses institutions et sa culture pour s’ouvrir à la «diversité», et non plus les immigrants qui doivent se plier aux règles et aux coutumes de la société qu’ils rejoignent.

J’ajoute une chose, un peu en marge des précédents propos: qu’est-ce que Philippe Couillard veut dire lorsqu’il définit l’intégrisme comme le choix de vivre sa religion «intégralement» ? Est-ce que n’importe quel prêtre catholique, ou n’importe quel moine, devient dans sa vision des choses, un « intégriste »? Ce serait intéressant de le savoir. Car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils poussent leur foi très loin. Est-ce que n’importe quel catholique pratiquant, est-ce que n’importe quel juif qui fréquente régulièrement la synagogue, est-ce que n’importe quel musulman pieux, sont pour lui des intégristes? Peut-être serait-il temps aussi de rappeler que tous les «intégrismes» religieux ne se recoupent pas, et que cette catégorie sert moins à expliquer la réalité qu’à la masquer. «L’intégrisme» catholique ne fonctionne pas de la même manière que «l’intégrisme» protestant, qui ne fonctionne pas de la même manière que «l’intégrisme» orthodoxe, qui ne fonctionne pas de la même manière que «l’intégrisme» juif, qui ne fonctionne pas de la même manière que «l’intégrisme» musulman. Étrange société qui n’en finit plus de parler de l’ouverture à la diversité des cultures mais qui les croit toutes interchangeables.

J’en reviens à l’essentiel : pourquoi Philippe Couillard est-il incapable de voir quoi que ce soit ? Pourquoi Philippe Couillard est-il aveugle? Mon hypothèse, c’est que sa manière de voir le monde l’empêche de voir que l’intégrisme religieux, et dans le cas présent, l’intégrisme musulman, a davantage à voir avoir le communautarisme qu’avec une foi presque mystique. Il est prisonnier d’un libéralisme absolu, d’une forme «d’intégrisme libéral» si on me prête l’expression, qui l’empêche de voir autre chose que des individus dans le monde. C’est ainsi ce qui l’amène à voir dans le voile islamique non pas un marqueur communautariste mais l’expression vestimentaire d’une spiritualité profonde. Aussi étrange que soit cette vision, elle n’est pas étonnante au Canada : elle représente même la philosophie dominante de la Cour suprême pour qui la croyance religieuse n’apparait dans notre droit qu’à la manière d’une croyance à laquelle il faut ajuster la société selon le degré de sincérité qu’on lui prête. On assiste ici à un déni des cultures, à un déni de la sociologie, et bien franchement, à un déni de réel.

Les péquistes ont fait des fous d’eux en accusant Philippe Couillard d’importer ici les valeurs saoudiennes. Couillard le saoudien! Il fallait y penser pour dire quelque chose d’aussi tordu! C’était bête, méchant et c’était une manière, encore une fois, pour eux, de glisser sur une pelure de banane d’abord destinée à leur adversaire. Couillard n’est pas un saoudien. C’est un canadien. C’est le fils spirituel de Pierre Trudeau. Il s’enorgueillit de regarder son peuple de haut, en le voyant comme une tribu xénophobe traversée par des frissons identitaires épeurant (aujourd’hui, il serait intoxiqué par l’islamophobie, et il nous met en garde contre elle) et se réjouissant que le Canada de 1982 avec sa Charte des droits lui tienne la bride. Il veut éduquer à sa conception supérieure de la tolérance le commun des mortels et voit dans la souveraineté populaire l’instrument d’une tyrannie de la majorité contre laquelle les chartes de droits nous protégeraient. C’est notre bon chef protecteur, il nous garde de nos pulsions mauvaises, il nous protège contre nous-mêmes. Il espère probablement qu'on le félicite un jour d'être un humain aussi admirable.