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Un cadeau empoisonné

J’aimerais tellement lui dire que son roman semble super bon et que je vais le lire avec plaisir. Mais honnêtement, je ne suis même pas capable de lui faire croire qu’il a du potentiel.

Un cadeau empoisonné
illustration johanna reynaud

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«J’ai un cadeau pour vous.»

Je souris à la lectrice venue me rencontrer à mon kiosque du Salon du livre. Elles sont tellement gentilles les filles qui m’apportent des chocolats, des bijoux faits maison ou des cartes dessinées à la main. Je me demande ce que celle-ci me réserve.

«Ta-dam!»

La jeune femme dépose devant moi une épaisse enveloppe brune. Oups... un pot-de-vin? Pourtant, je ne fais pas trop dans la corruption à ce que je sache. La chick-lit, c’est carrément inoffensif, non?

J’ouvre mon «cadeau» et ce que je découvre est presque pire qu’une commission pour services rendus. C’est un manuscrit. Et il doit faire au moins 400 pages.

«J’ai pensé que vous aimeriez lire mon livre.»

Son livre? Il n’est même pas publié. Elle est plutôt du genre optimiste, je trouve. Écrire une histoire c’est une chose; être édité, c’en est une autre...Mais pourquoi jouer les rabat-joie? Allez, Romancière, sois gentille et réceptive. Après tout, peut-être qu’elle a du talent.

«Ça parle de quoi?»

Voilà qu’elle se lance dans une description touffue de son intrigue. À la fois roman d’amour et de science-fiction, son manuscrit met en scène quatre personnages principaux qui vivent dans le futur, qui se nourrissent de pilules et qui voyagent en soucoupes volantes. Comment lui faire comprendre poliment que c’est un peu cliché?

Mauvais

Tout en l’écoutant, je tourne les pages et je lis quelques phrases ici et là. Oh là, là...C’est rédigé tellement simplement qu’on dirait presque un livre pour enfants. Ce qui n’est visiblement pas le cas si je me fie au passage torride que j’ai sous les yeux.

Hé que je déteste ces situations! J’aimerais tellement lui dire que son roman semble super bon et que je vais le lire avec plaisir. Mais honnêtement, je ne suis même pas capable de lui faire croire qu’il a du potentiel. Je ne veux surtout pas la décourager à jamais, mais je me dois d’être sincère. HELP!

La «wannabe écrivaine» me tend quelques crayons de couleur, que je regarde avec scepticisme. Elle souhaite que j’utilise un code de couleurs pour annoter son manuscrit. Le rose pour les extraits que j’aime, le bleu pour ceux qui me plaisent moins et le vert pour ceux qui doivent être réécrits. Je suis estomaquée et encore plus embêtée.

Tout d’abord, je n’ai vraiment pas le temps de passer à travers 400 pages. Le travail me sort par les oreilles. Ensuite, je barbouillerais tout avec le crayon vert. Je prends mon courage à deux mains pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. Mais elle ne me laisse pas le temps de parler.

«Je suis certaine qu’avec tes commentaires, je vais enfin être publiée. C’est le rêve de ma vie depuis que j’ai dix ans.»

Non, non, non! Pourquoi faut-il que je sois celle qui détruise tous ses espoirs? Elle me quitte avec un énorme sourire aux lèvres. Soulagée, je mets fin à ma séance de signatures et je vais rejoindre mes amis auteurs pour un 5 à 7 privé.

Collègues moqueurs

Sur place, je discute de la situation avec Collègue Sanguinolent, Collègue Chick et Collègue Jeunesse. Ils ont vécu la même chose et ont réglé l’affaire en affirmant ne pas avoir le temps. Point à la ligne.

J’hésite un peu à la laisser tomber, mais mes complices me traitent de trop fine. Oui, on peut aider quelques futurs auteurs à développer leur talent, disent-ils. Mais il faut justement qu’ils en aient du talent. On ne peut pas perdre notre temps avec les cas perdus...

«T’as juste à le faire par courriel ou sur Facebook, c’est plus facile qu’en personne», me suggère Collègue Chick.

Bonne idée! Je lève mon verre de vin à mes copains, je prends une bonne gorgée et je passe tout près de m’étouffer.

C’est que la «wannabe écrivaine» a fait irruption dans notre soirée privée et se dirige tout droit vers moi.

Elle est suivie par un homme et deux femmes, qui portent chacun une grosse enveloppe brune sous le bras. Ce n’est pas vrai! Pas d’autres cadeaux empoisonnés!

«Allô Romancière angoissée» lance-t-elle, toute joyeuse, pendant que mes amis me regardent d’un air moqueur. Très drôle...

Je m’apprête à mettre les points sur les i quand les compagnons de ma lectrice déposent leurs enveloppes... devant mes collègues! Avec des crayons de couleur. Et vlan! C’est à mon tour de leur rire au nez!