/misc
Navigation

L’austérité n’inspire pas confiance

Coiteux, Asemblee Nationale,
SIMON CLARK / JOURNAL DE QUEBEC

Coup d'oeil sur cet article

Au cours de la dernière campagne électorale, Philippe Couillard répétait inlassablement que si son équipe était élue, l’économie du Québec bénéficierait d’un «effet libéral» qui restaurerait la confiance des entreprises et des consommateurs et insufflerait un élan positif sur l’économie. Manifestement, cet effet tarde à se concrétiser, c’est le moins qu’on puisse dire. Les politiques d’austérité que son gouvernement a mis de l’avant depuis son élection n’inspirent pas confiance, c’est tout le contraire.

Les opposants aux politiques économiques du gouvernement Couillard, au premier chef les élus du Parti québécois, les critiquent sans cesse parce que sa promesse de créer de l’emploi ne se réalise pas. Or, c’est là se baser sur un bien mauvais indicateur. Avant que des politiques publiques aient un effet sur l’économie, il faut au moins de 12 à 18 mois. La «machine» économique ne s’ajuste pas rapidement aux politiques économiques de l’État.

En revanche, la perception des acteurs économiques s’ajuste, elle, très rapidement. Les décisions qu’ils entendent prendre, qui généreront ces effets réels bien plus tard, sont mesurées par leur confiance envers l’avenir. Si vous avez l’impression, justifiée ou non, que les prochains mois et les prochaines années seront sombres, vous retarderez l’achat d’une nouvelle maison ou d’une nouvelle voiture, par exemple. Des perspectives négatives feront en sorte que la décision de remplacer votre bazou par une rutilante nouvelle voiture sera reportée de quelques mois, voire d’un an ou deux. On fera avec, comme on dit, en croisant les doigts pour que la timing belt ne lâche pas. Il en est de même pour les dirigeants d’entreprises, qui décideront d’embaucher ou d’investir en fonction de leur appréciation de ce que l’avenir leur réserve.

La confiance des entreprises et des consommateurs constitue probablement la meilleure mesure de la perception du contexte économique et politique dans lequel ils évoluent, dont font partie les décisions du gouvernement en place.

Or, depuis l’élection du gouvernement Couillard, la confiance des PME et des consommateurs québécois a dégringolé de manière spectaculaire. Cette affirmation ne se base pas sur des impressions de militant gauchiste, mais bien sur des sondages réalisés par des «think tanks» tout ce qu’il y a de plus en faveur du libre-marché et du système économique tel que nous le connaissons: le Conference Board du Canada et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, représentant les PME canadiennes.*

Le graphique suivant compare les deux indices de confiance depuis janvier 2012, période où l’indice de confiance des consommateurs au Québec était à son plus bas depuis la crise de 2008. On peut y constater que les deux indicateurs ont drastiquement chuté depuis l’élection du PLQ en avril 2014. On est loin, très loin, d’un quelconque «effet libéral». C’est exactement le contraire qui se produit, particulièrement depuis la présentation du premier budget Leitão en juin 2014.

 

Source*: Conference Board du Canada et Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. La ligne bleue souligne l'élection du gouvernement Couillard. Les deux lignes noires, la tendance depuis mai dernier pour chacun des indicateurs.

 

Qui plus est, la perception des consommateurs et des PME du Québec est de plus en plus pessimiste par rapport à l’ensemble du Canada. L’écart de confiance des consommateurs et des entreprises du Québec par rapport au Canada n’a jamais été aussi profondément négatif depuis le début de 2012 qu’après l’élection du gouvernement Couillard, comme le montre ce deuxième graphique. En moyenne, l’indice de confiance des PME du Québec a été de -4,0 points par rapport à celui du Canada pour l’ensemble de la période, alors qu’il est de -5,4 points depuis avril 2014, atteignant -7,2 points en janvier. Celui de la confiance des consommateurs a été, respectivement, de -10,0 depuis janvier 2012 et de -13,9 depuis avril 2014, atteignant un creux quasi historique de -27,2 en décembre dernier. Pourtant, le contexte économique récent devrait booster la confiance des uns comme des autres: la chute du prix du baril de pétrole bénéficie aux consommateurs, voyant leurs factures d’essence et de mazout réduites, et aux entreprises québécoises exportatrices, avec la baisse marquée de la valeur du dollar canadien.

 

Source*: Conference Board du Canada et Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. La ligne bleue souligne l'élection du gouvernement Couillard.

 

Nul besoin d’avoir en poche un doctorat en économie pour comprendre que lorsque les familles envisagent l’avenir avec inquiétude, et limitent ainsi leur consommation, et que les entreprises ne prévoient ni investir ni embaucher, les perspectives économiques à court et moyen terme sont tout sauf encourageantes.

Quand la confiance des PME et des consommateurs est en chute libre – atteignant même un niveau presque aussi bas que ce qu’on a connu de pire après le début de la crise de 2008 – on est en droit de se poser de sérieuses questions sur les effets escomptés des politiques d’austérité que le président du Conseil du trésor Martin Coiteux essaie de nous vendre à force de discours simplistes et de formules vides.

En novembre dernier, mon estimé confrère économiste invitait les Québécoises et les Québécois à «avoir foi» en ses mesures de «rénovation de l’État» –formule creuse s’il en est, recyclée gouvernement après gouvernement depuis des lustres. Or, comme le soulignait avec justesse ma collègue Josée Legault, «en politique, l'appel à avoir ‘foi’ en des actions gouvernementales est en fait une invitation à la population à ‘croire’ sans exercer son sens critique.» Manifestement, ni les PME ni les consommateurs québécois n’ont adhéré à cette nouvelle itération du dogme idéologique dominant puisqu’ils voient leur avenir bien sombre. Il serait temps que le gouvernement Couillard en prenne acte et abandonne l’attitude arrogante qu’il se croit légitime d’adopter, fort qu’il est de sa majorité parlementaire. C’est précisément lorsqu’on n’a rien à perdre que l’on a tout à gagner: s’élever au-dessus d’une vision à courte vue et proposer une véritable vision politique qui susciterait l’adhésion de ses commettants. Les Québécois ont déjà attendu presqu’un an «l’effet libéral» qui ne se réalise pas – il serait temps qu’ils puissent espérer du gouvernement un projet autre que celui de mesures comptables à la petite semaine qui ne se limitent qu’à des coupures dans les services qu’ils reçoivent et détruiront, à terme, nos institutions collectives. Car la perception des consommateurs et des PME se transforment en décisions, qui auront des conséquences économiques concrètes et réelles.

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué. (Pour comprendre pourquoi j’ai écrit ceci: https://savignac.wordpress.com/2015/01/19/des-blogueuses-et-des-blogueurs-du-quebec-a-lunisson-pour-raif-badawi/.)

 

*Sources:

Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. https://www.cfib-fcei.ca/francais/article/6065-barometre-des-affaires.html

Conference Board du Canada. https://www.conferenceboard.ca/e-data/browsedirectories.aspx?did=23