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Un dérapage informatique de 5 M$ camouflé

Discret mais coûteux fiasco informatique au ministère de l’Agriculture

Le projet était pourtant important pour les agriculteurs du Québec, car il leur permettait d’avoir plus facilement accès au Programme de crédit de taxes foncières agricoles.
Photo Fotolia Le projet était pourtant important pour les agriculteurs du Québec, car il leur permettait d’avoir plus facilement accès au Programme de crédit de taxes foncières agricoles.

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Le ministère de l’Agriculture est responsable d’un dérapage informatique qui a déjà coûté plus de 4,7 millions de dollars aux contribuables et la vraie nature du désastre était impossible à connaître pour le public.

Le ministère de l’Agriculture est responsable d’un dérapage informatique qui a déjà coûté plus de 4,7 millions de dollars aux contribuables et il est impossible pour le public de connaître la vraie nature du désastre. 

Lancé en 2012, le projet informatique baptisé PCTFA (Programme de crédit de taxes foncières agricoles), qui visait à simplifier les services électroniques offerts aux agriculteurs, était initialement évalué à 10 M$.

Mais le projet est suspendu depuis près d’un an, alors que plus de 4,7 M$ d’argent public a déjà été dépensé.

Au départ, le ministère indiquait que le projet a jusqu’ici coûté 2,6 M$. Cependant, notre Bureau d’enquête a découvert que 3,1 M$ ont aussi été payés à la firme CGI pour le même projet.

Mis devant ce fait, le porte-parole du ministère, Alexandre Noël, a répliqué que ce contrat de 2,6 M$ était en fait pour la phase de «réalisation» du projet.

Sa réponse nous a ainsi permis d’apprendre que publiquement, le ministère n’a pas affiché tous les coûts du projet. Il est vrai que 2,6 M$ ont été dépensés pour la phase de «réalisation». Mais ce que le public ne pouvait savoir, c’est qu’une autre phase, dite «préliminaire», a coûté 2,1 M$, a-t-on appris après deux mois de discussions avec le ministère. Cette somme a donc aussi été engloutie.

«C’est un échec»

«C’est un échec du début à la fin», nous a expliqué une source bien au fait du dossier.

«Le ministère ne savait pas où il s’en allait et, là, il s’arrange pour ne pas que ça paraisse trop grave.»

Selon cette source, le projet imaginé au départ ne sera jamais achevé et une grande partie des millions dépensés s’envolera en fumée.

La vitesse des technologies donne en effet peu de chances de succès à un projet informatique lorsqu’il est interrompu durant près d’un an en cours de réalisation. Un contrat a été résilié et d’autres sont stoppés.

Piètre prédiction

En janvier 2014, alors que notre Bureau d’enquête suivait attentivement le fragile projet, le porte-parole du ministère nous a écrit en se montrant rassurant. «Le projet reprendra un rythme normal de réalisation en 2014.» Ce qui s’est finalement révélé complètement faux.

Plusieurs autres informations obtenues par notre Bureau d’enquête confirment d’ailleurs que le projet est en véritable déroute et que le ministère ne donne pas l’heure juste.

 


Par appel d’offres, la firme CGI a obtenu un contrat de plus de 5 M$ pour le projet. Le contrat a été signé en octobre 2011. Cependant, l’autorisation du Conseil du trésor pour la phase «réalisation» du projet a été signée en décembre 2012, plus d’un an plus tard.


 

Tout va très bien, Madame la Marquise

Notre source confidentielle qui a bien suivi ce nouveau dérapage informatique explique l’échec par «une mauvaise définition des besoins, une mauvaise gestion et des changements de personnel à la direction». 

De son côté, le ministère reste très vague sur les vraies causes du problème. En janvier 2014, le ministère nous a expliqué que les travaux ont été ralentis «le temps de compléter l’examen de certains paramètres». Mais cet examen s’est terminé en décembre 2013, a-t-on appris. Le projet devait donc repartir normalement.
 
En octobre 2014, alors que le projet n’était pas relancé, le ministère a publié, sur internet, l’état de progression du projet. Mais le ministère a étrangement oublié d’écrire la nouvelle raison qui justifiait la suspension du projet.
 
En janvier 2015, le ministère nous arrive avec une nouvelle explication: le projet est suspendu et est en examen «compte tenu du contexte budgétaire actuel et des priorités des projets dans ce contexte». Le projet, pourtant assez important pour que 4,7 M$ soient dépensés, n’est soudainement plus prioritaire.
 
La drôle de coïncidence
 
Selon ce que nous avons appris, le ministère était embarrassé de présenter et expliquer l’échec au gouvernement libéral lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Un changement de gouvernement devenait une bonne occasion de mettre fin au bourbier, cesser de gaspiller d’autres millions et donc éviter de décevoir le nouveau ministre.
 
Ainsi, le ministère a mis fin au plus important contrat pour le projet (celui avec la firme CGI) quelques jours après la dernière élection provinciale. Trois des cinq millions de dollars prévus dans le contrat avaient cependant déjà été payés à CGI, qui n’a rien à se reprocher dans l’affaire.
 
Des 4,7 M$ dépensés jusqu’ici, 4,1 ont servi à payer des firmes privées. CGI (trois), ABNA, Nurun, Micro Logic, Fujitsu, Multiforce (3), Bell, Lambda et Microsoft ont obtenu un contrat pour le projet.
 
De plus, les fonctionnaires du ministère ont consacré 2840 heures jusqu’ici à cette déroute.