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Comprendre nos vies en informations à travers Le Journal

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Un premier pas dans la compréhension de notre monde numérique est d’abord de découvrir la multitude des informations qui, tout autour, nous décrivent ou nous relient aux autres. Ce premier pas peut prendre la forme d’un jeu.

Il y a quelques semaines, j’ai donné une journée de formation à des enseignantes du secondaire. On m’y a demandé des exercices à faire en classe pour permettre aux élèves de mieux comprendre le monde informatisé dans lequel nous vivons.

Avant même d’aborder l’informatique, je propose d’abord d’apprendre à détecter l’utilisation d’informations tout autour de soi. Un des exercices présentés ce jour-là fut donc la détection d’informations interpersonnelles dans Le Journal. Or un tel jeu peut être intéressant et instructif pour tout le monde. Pas seulement pour les élèves du secondaire. Je vous le présente donc ici.

Septième texte de la série Vivre entre les lignes

J’emploie Le Journal pour cette activité depuis maintenant une dizaine d’années. Ce quotidien présente l’avantage d’être familier à tous les Québécois francophones. Il n’intimide pas, ce qui facilite notamment la participation des personnes qui lisent avec difficulté. Ses textes sont plutôt courts, ce qui simplifie considérablement l’exercice. La gamme des sujets abordés est très large, ce qui permet à chacun d’en trouver qui correspondent à ses champs d’intérêt.

Cependant, pour illustrer ce jeu, je ne vais pas choisir. Je vais plutôt prendre les deux premiers éléments que le site web du Journal m’a affiché en page d’accueil, hier 6 février à 16 h 44.

Encadré Nez à nez

De qui est-il question dans le premier grand encadré de gauche intitulé « Nez à nez » (première photo de la galerie ci-haut)?

  • Le Journal de Montréal, le quotidien dont le logo domine l’encadré et dont le pseudonyme « Le Journal » apparait dans le surtitre en rouge (si j’avais accédé au même encadré via le site du Journal de Québec, « Le Journal » aurait désigné ce dernier);
  • deux hommes en photo dont les regards se croisent : ces photos sont anonymes (accompagnées d’aucun nom), mais les visages sont aisément reconnaissable par ceusses qui s’intéressent à la politique québécoise : Pierre Karl Péladeau et Philippe Couillard;
  • Léger, dont les mêmes intéressés se douteront qu’il s’agit, non pas du nom d’un individu, mais de celui d’une firme de sondage;
  • Le Devoir, le nom du quotidien.

Par ailleurs, le mot « sondage » laisse entendre qu’on a interrogé un certain nombre d’individus (anonymes et non identifiables ici) dont les réponses, une fois compilées, permettent d’affirmer quelque chose à l’égard de toute une population (encore non identifiée dans cet encadré).

Cet encadré laisserait entendre qu’un sondage aurait été effectué conjointement par Léger, Le Devoir et Le Journal. Compte tenu de la nature des entreprises, le surtitre réfèrerait donc à la première comme celle qui a réalisé le sondage et les deux autres, comme celles qui en publient les résultats. Actuellement, nous prenons connaissance de l’existence de ce sondage par la troisième, Le Journal. Les informations du surtitre ne permettent pas d’en dire beaucoup plus : est-ce la première entreprise qui a proposé le sondage aux deux autres, ou l’inverse? Les indices manquent.

Quant aux deux politiciens, ils paraissent s’opposer dans une compétition quelconque où les résultats du sondage les déclareraient « nez à nez » chez les répondants, donc dans une population.

Bref, très peu de mots et deux photos signalent déjà beaucoup de choses. Pas assez pour savoir exactement quoi, mais quand même suffisamment pour exciter notre curiosité.

Encadré Nez à nez précisé

En passant le curseur ou notre doigt sur l’encadré (deuxième photo de la galerie ci-haut), des indications supplémentaires apparaissent à l’écran. Les « qui » se précisent alors :

  • il s’agit bel et bien des politiciens « Péladeau » et « Couillard » (désignés seulement par leur nom de famille);
  • deux « personnes » s’ajoutent à notre liste : le « PQ » (sigle du Parti Québécois) et le « PLQ » (sigle du Parti libéral du Québec);
  • la population sondée serait celle du Québec en âge de voter puisqu’il est question d’« intentions de vote ».

En fait la nouvelle porterait, non pas sur les deux politiciens comme tels, mais plutôt sur les votes qu’auraient pu récolter leurs partis (probablement si des élections venaient d’avoir lieu et si ces deux politiciens en étaient les chefs).

On voit qu’il y a une part de devinette dans ce jeu de déduction sur cet encadré qui ne fait qu’annoncer l’article qui, en principe, doit nous offrir des informations plus claires, exactes et complètes.

Encadré Pas de religion dans les piscines!

L’encadré de droite de la première photo de la galerie illustre à la fois les limites des informations sans contexte.

Pour une personne non familière avec Le Journal et son site web, il sera difficile de décoder les contenus de cet encadré : un titre « Pas de religion dans les piscines! », un nom « Sophie Durocher » et la photo d’une femme. La photo et le nom sont-ils de la même personne? Ou de deux différentes (l’une, sujet du texte traitant de religion et piscines;  et l’autre, auteure de celui-ci, par exemple)?

Ce n’est donc que par familiarité avec la présentation graphique du site web du Journal qu’on peut reconnaitre que ce nom et cette photo sont de la même auteure d’un texte de commentaire de l’actualité. Et même qu’il y existe une relation plus ou moins durable entre cette Sophie Durocher et Le Journal, mais sans pouvoir en préciser la nature exacte (employée/employeur ou contractuelle pigiste/entreprise cliente, par exemple).

On voit donc que la seule organisation (graphique ici) des informations entre elles peut en elle-même être porteuse d’informations additionnelles.

Objectifs de l’exercice

Vous avez donc une bonne idée du « jeu » présenté ici. Explicitement, il vise à :

  1. nous faire réaliser l’omniprésence des informations portant sur des « personnes » et de leurs utilisations tout autour de nous; donc,
  2. nous faire pratiquer la détection de ces présences :
    • d’informations portant sur des « personnes »;
    • d’utilisations de ces informations; et
    • de relations entre différentes personnes que ces informations décrivent ou supportent;
  3. mettre aussi en pratique certaines notions clés sur la nature et les rôles des informations qui décrivent ou supportent des relations interpersonnelles.

Comment y jouer?

L’exercice est simple. Il comporte six étapes. On peut y jouer tout seul. L’idéal est cependant de le faire avec une autre personne ou en petit groupe. En effet, la rencontre de perceptions différentes et la discussion rendent l’activité plus vivante, amusante et instructive.

Étape 1 : Vous prenez les différentes sections du Journal que vous lisez déjà habituellement : page couverture, actualités, sport, spectacles, caricatures, etc.

Étape 2 : Dans chacune de ces sections, vous retenez un article, une illustration ou une publicité qui vous intéresse. Lisez-le une première fois comme vous le faites normalement.

Étape 3 : Maintenant que vous savez de quoi ce bout de Journal traite, vous allez maintenant le relire. Cette fois, repérez qui y parle de qui.

Ce « qui » peut être des individus humains bien sûr. Mais ce peut aussi être des « personnes morales » : une entreprise, un organisme, une association, etc. Ce peut aussi être un ensemble d’êtres humains : un groupe de gens, une foule, la population d’une ville, d’un comté, d’un pays, etc.).

Étape 4 : Chacun de ces « qui » (ou « personne » individuelle ou collective) est-il identifié ou non dans le Journal par un nom ou autre identifiant (ex. numéro de joueur ou de matricule)?

Si oui, cette « personne » est-elle identifiée par :

  • son propre nom ou identifiant (éponyme);
  • par un nom d’emprunt ou surnom (pseudonyme, cas évidemment fréquents dans les pages sportives); ou
  • cas plus rare, à travers l’identité d’une autre personne ou chose (synonyme; ex. : la serveuse de restaurant qui dit : « T’as vu la table 8? Il m’a donné un gros pourboire! » )?

Si la personne n’est pas identifiée (anonyme), est-elle néanmoins identifiable par une photo ou divers indices (ex. : l’actuel « premier ministre canadien ») qui se retrouvent dans les textes ou illustrations? Ou est-elle non-identifiable?

Étape 5 : Outre ce que disent déjà le texte ou l’illustration sur ces « personnes », mentionnent-ils ou laissent-ils entendre l’existence d’informations les concernant (par exemple : fiche sportive, rapport de police, dossier personnel pour un individu; cote en bourse, états financiers ou classement pour une entreprise; résultats de sondage d’opinion, pétition, statistiques pour un groupe ou une population)?

Étape 6 : Maintenant quelles relations le texte ou l’illustration mentionnent-ils ou laissent-ils entendre les « personnes » identifiées? Et quelles relations entre quelles « personnes » semblent supportées par les informations repérées à l’étape précédente?

À la base, il y a toujours la relation entre le Journal et quelque journaliste ou commentateur (identifié ou non), d’une part, et quelques « personnes » dont ils parlent. Les uns racontent, les autres se font raconter, par exemple.

Et les personnes « racontées » sont le plus souvent en relation entre elles.

Ensuite souvent, on mentionne ou évoque des informations qui décrivent ou supportent des relations entre diverses « personnes » (qui peuvent en comprendre d’autres que celles mentionnées).

À cette étape, vous devez faire attention de distinguer les relations interpersonnelles :

  • carrément mentionnées ou évoquées par le texte ou l’illustration;
  • non mentionnées ou évoquées, mais que vous savez qui existent avec plus ou moins de certitude; et enfin
  • celles, matériellement supportées par les informations repérées, dont vous soupçonnez l’existence possible, mais dont ne savez pas si elles existent réellement ou non (à moins d’aller vérifier ailleurs).

Premier jeu, premier pas

Avant d’être un monde de machines et d’applications électroniques, notre environnement informatisé est d’abord un milieu social traversé d’informations qui nous relient aux uns et aux autres. Reconnaitre ces informations et ces relations est donc un premier pas dans la compréhension et la maitrise de notre ère numérique.