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Québec a versé 1 milliard $ aux consultants privés l’an dernier

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Alors que Québec cherche à sabrer ses dépenses, les contribuables québécois ont dû payer plus d’un milliard de dollars l’an dernier pour des consultants privés en informatique utilisés dans les projets du gouvernement.

Alors que Québec cherche à réduire ses dépenses, les contribuables québécois ont dû payer plus d’un milliard de dollars l’an dernier pour des consultants privés en informatique intervenus dans les projets du gouvernement.

Ces consultants, qui coûtent jusqu’à 2275 $ par jour, ont envahi les bureaux de la fonction publique du Québec, selon une enquête réalisée par notre Bureau d’enquête depuis plusieurs mois et qui a nécessité des dizaines de demandes d’accès à l’information.

Selon un des documents internes obtenus, l’équivalent de 3000 consultants privés ont travaillé à temps complet pour les ministères et organismes l’an dernier. Ceux-ci ont chacun coûté par année, en moyenne, plus cher que ce que gagne le premier ministre, soit plus 200 000 $ en un an.

En revanche, un fonctionnaire technicien en informatique coûte entre 45 $ et 48 $ l’heure, et un fonctionnaire professionnel en informatique coûte entre 47 $ et 75 $ l’heure, incluant les avantages sociaux.

Québec, pas un modèle

En informatique gouvernementale, ce ne sont pas les logiciels ni les équipements et les ordinateurs qui coûtent cher, mais la main-d’œuvre, constate-t-on.

Seulement 11 % des dépenses servent à l’achat d’équipement, tandis que 70 % paient la main-d’œuvre.

Ce n’est toutefois pas le cas partout. Gartner, la firme américaine de recherche en informatique, a déjà constaté, après un sondage auprès de divers gouvernements à travers le monde, que le pourcentage des dépenses affecté au paiement des consultants privés variait entre 17 % et 35 % par rapport aux dépenses totales.

Selon nos chiffres, au Québec, les consultants privés récoltent 61 % des budgets, même s’ils sont moins nombreux que les fonctionnaires.

Le Vérificateur général a déjà rapporté qu’un consultant privé coûtait deux fois plus cher qu’un employé de la fonction publique en informatique.

Martin Coiteux veut mettre fin au party
Martin Coiteux, Ministre
Photo d'archives
Martin Coiteux, Ministre

Invité à commenter les informations de notre Bureau d’enquête, le ministre Martin Coiteux est catégorique: un ménage est nécessaire dans ces millions de dollars versés aux consultants privés.

Quand les contribuables se demandent si le Québec paie trop cher pour les consultants privés, «ils se posent la bonne question», explique, visiblement préoccupé, le président du Conseil du trésor et élu responsable des dossiers informatiques.

«Oui, dans certains cas, ça coûte trop cher. (...) Non, pas dans certains cas, dans beaucoup de cas!» déplore-t-il, ajoutant que son plan de restructuration s’attaquait à ce problème.

Martin Coiteux dit avoir exigé qu’on lui justifie maintenant le recours de chaque consultant.

L’expertise externe doit servir à des besoins «ponctuels», rappelle-t-il.

«Arrêter ça»

Des consultants qui travaillent plusieurs années à un même bureau d’un ministère, «on va arrêter ça!», jure-t-il. «L’enjeu est complexe, car on hérite de pratiques du passé. On ne peut pas dire que, demain, on remplacera tout le monde. Mais il faut qu’on se donne un plan», poursuit-il.

Il n’a pas voulu se mouiller quant à savoir s’il souhaitait augmenter les salaires des fonctionnaires en informatique pour attirer et retenir les compétences. «Mais a priori, dit-il, il faut avoir un traitement qui est compétitif avec les secteurs critiques.»


Les consultants privés ont coûté précisément 695 M$, mais le montant concerne uniquement les ministères et les organismes du Québec. Les réseaux de l’Éducation ne sont donc pas inclus, car le gouvernement n’a même pas tous les chiffres lui-même. En les incluant, la facture des consultants privés franchit le milliard de dollars, selon nos informations.

 

ET LES MIEUX PAYÉS SONT...
240 $ / heure
À la Ville de Montréal, deux consultants, dont un analyste, sont payés 201 $ et 240 $ l’heure pour leur expertise concernant des systèmes de gestion. Leur contrat ne peut cependant pas dépasser 115 000 $ et 41 000 $.
231 $ / heure
Au Centre des services partagés du Québec, qui devrait être le cerveau informatique du gouvernement provincial, un consultant coûte 231 $ l’heure. Les 10 consultants les mieux payés coûtent plus de 1000 $ par jour.
228 $ / heure
À la Commission administrative des régimes de retraite et d’assurance (CARRA), un organisme qui s’est démarqué par ses déboires informatiques au cours des dernières années, cinq consultants coûtent plus de 1000 $ par jour. Les deux mieux payés coûtent 214 $ et 228 $ l’heure.
1000 $ / jour
À la Ville de Québec, six consultants coûtent plus de 1000 $ par jour aux contribuables.
Ministère de la Santé: 1085 $ /jour
Ministère des Ressources naturelles: 1127 $/ jour
Régie des rentes: 1050 $/jour
Ministère des Finances: 1330 $/jour
SAAQ: 1050 $/jour
Hydro-Québec: 1050 $/jour
Ministère des Transports: 1085 $/jour
CSST: 1050 $/jour

 

La Cadillac des consultants
Il y a un an, notre Bureau d’enquête publiait qu’un consultant informatique au Centre des services partagés du Québec empochait plus de 325 $ l’heure. Il a été remercié quelques jours après notre reportage.
Notre enquête a permis de découvrir un tarif encore plus élevé du côté de l’Autorité des marchés financiers.
Un contrat ouvert force l’organisme à payer un consultant expert de la firme KPMG à un tarif de 350 $/ heure, ce qui correspond à 2275 $/jour. La facture grimpe ainsi assez rapidement. Jusqu’à maintenant, il n’a travaillé que 63 heures et il a coûté plus de 22 000 $.
Dans toutes nos recherches, il s’agit du consultant au tarif le plus élevé.
La Caisse de dépôt et placement, la SAQ, le ministère de la Culture et Loto-Québec ont refusé de nous fournir le tarif de leurs consultants les mieux payés. Pourtant, nos demandes d’accès ont été formulées à chaque organisme avec la même question, selon les mêmes procédures et en vertu de la même loi d’accès à l’information qui s’applique de la même façon à tous ces organismes.

 

Ce qu'ils ont dit
«
Il y a des consultants qui sont là depuis tellement longtemps qu’on les confond avec des fonctionnaires. J’en connais qui travaillent pour les mêmes organismes depuis 10 ans. »

«
Il faut être capable d’être concurrentiel au niveau salarial. On n’a pas le choix d’augmenter les salaires. Il faut arrêter d’être à la merci des consultants. »
– Éric Caire, CAQ (lui-même ancien consultant en informatique)
«
Une solution, c’est d’ouvrir et mieux structurer les appels d’offres à plus de firmes. Les prix seront plus concurrentiels. Quand ce sont toujours les mêmes firmes qui soumissionnent, (…) c’est légal, mais ce n’est pas légitime. Il faut un retour du balancier. »
– Sylvain Roy, PQ
«
On se fait complètement avoir. On veut une enquête publique. Ce n’est pas involontaire tout ça (…) Des gens en profitent. »

«
Il faut embaucher (…) et il faut mieux les payer. Nos fonctionnaires sont les secrétaires et les techniciens des consultants privés. Ils arrivent au gouvernement et on leur fournit le personnel de soutien. Nous n’avons pas beaucoup de professionnels à l’interne. »
– Richard Perron, président Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec