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Péril scolaire: le cri du cœur de Tania Longpré

Tania Longpré
Photo d’Archives

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Le second livre de Tania Longpré, Péril scolaire, plaira aux enseignants et à tous ceux qui veulent mieux comprendre leur désarroi dans la turbulence qui secoue le monde scolaire québécois. C’est un livre qui invite à l’action et qui devrait alimenter la réflexion de nos décideurs pour redonner ce second souffle dont a tant besoin l’éducation.

Le livre ne s’enfarge pas dans les données scientifiques et nous apporte la perception d’une praticienne sur un système qui est devenu sans bon sens pour elle, avec les exigences qu’on lui impose et la faiblesse des moyens qu’on lui procure. Son diagnostic est sûrement trop sévère et les solutions mises de l’avant, ne passent pas toutes le test de l’efficience, mais elle a le don de bien synthétiser les souffrances de ses collègues et d’effectuer un remue-méninge pour sortie de crises. S’il ne fallait retenir qu’une chose, c’est la nécessité d’apporter un plus grand soutien au personnel enseignant dans son action éducative.

Tania nous brosse dans son premier chapitre un tableau plutôt sombre du système scolaire québécois et fait abstraction de ses réussites. Son diagnostic peut manquer de nuance, il reflète toutefois l’impuissance ressentie devant l’échec de milliers d’élèves que les réformes ou renouveau pédagogique n’ont pas pu amener à bon port. Il est vrai qu'il y a lieu d’être fiers des réalisations de notre système d’éducation, mais également d’être honteux de ne pas avoir réussi à améliorer de façon significative le taux de réussite depuis les États généraux sur l’éducation en 1995-1996. Cela ne doit cependant nourrir la nostalgie d’en revenir aux bonnes vieilles méthodes, parce que c’est précisément parce qu’elles ne fonctionnaient pas pour le tiers des enfants qu’on a voulu les changer.

Dans son second chapitre, elle plaide pour une révision de la formation initiale des maîtres qu’elle considère inadaptée aux enjeux actuels. Elle nous ressert le débat sur l’avenue à privilégier entre la maîtrise des connaissances disciplinaires et les habiletés pédagogiques. Les artisans de la réforme ont privilégié la seconde piste alors qu’elle préfèrerait revenir à la première. Le bon sens est probablement à mi-chemin entre ces deux pistes, car le maître connaissant qui livre de façon monotone son savoir est aussi inutile à la progression de l’élève que le pédagogue ignorant qui voudrait accompagner l’élève dans la construction de son savoir. D’autre part, elle évoque un problème plus aigu qui à lui seul justifie de revoir le cursus; elle décrit à merveille le sentiment d’incompétence des enseignants face à certains élèves qui nécessitent des services particuliers et à la totale absence de préparation dans leur formation universitaire pour y faire face. Avec 20 % des élèves d’une classe qui nécessitent une attention particulière, le cursus général doit nécessairement contenir des modules d’adaptation scolaire.

Le cœur du livre se retrouve dans les deux chapitres suivants où elle déplore la dévalorisation de la profession enseignante et l’épuisement professionnel qui se multiplie. On y rencontre l’enseignante passionnée qui ne sent pas toute la reconnaissance dont devrait profiter ses collègues pour les missions impossibles auxquelles on les convie et se désespère de les voir tomber comme des mouches. Paradoxe intéressant, car malgré des sondages plus que positifs sur la profession enseignante et malgré que cette dernière figure au sommet des cinq professions les plus admirées, depuis belle lurette, les enseignants ont la conviction de ne pas être traités comme tel et d’être réduits à un rôle d’exécutants qui doivent se plier au bon vouloir de tous et chacun. Il y a fort à parier que cette perception est largement nourrie par le traitement médiatique réservé à l’éducation, au fait que cette dernière n’est la priorité pour moins de 10% de la population et les politiciens ont bien peu de capital électoral à se faire dans le domaine, d’où l’empressement à ne pas demeurer ministre de l’Éducation, quand ils y sont nommés. Ils préfèreront les ministères de la Santé, des Transports ou des Affaires municipales.

Ses chapitres 5 et 6 remettent en question le mode d’organisation de l’école québécoise avec ses commissions scolaires bureaucratiques, ses écoles privées qui purgent le secteur public des meilleurs éléments, son ministère refuge de bonzes qui sont sortis de l’école depuis trop longtemps et les universitaires des tours d’ivoire qui voudraient leur dicter la voie sans connaissance de la réalité. Pour en en remettre, elle abhorre la réforme, répudie les compétences et en appelle à un retour de l’enseignement magistral pour transmettre des connaissances. Là encore, 50 nuances seraient avisées, car tout n’est pas aussi noir que ce qu’elle décrit. Cependant des milliers d’enseignants le ressentent ainsi et il incombe aux décideurs d’apporter les transformations utiles, de mieux écouter les enseignants et de mobiliser le réseau de l’éducation, au lieu d’opposer ses acteurs.

Pour ce qui est des nuances, quand elle envie le modèle finlandais, il faut se rappeler qu’il se réalise dans une société beaucoup plus homogène que la nôtre avec des valeurs bien différentes et que ce n’est sûrement pas l’absence de commissions scolaires qui en explique sa réussite. Autres nuances, Shanghai est passé dans les 40 dernières années, d’une éducation quasi médiévale à un des systèmes d’Éducation les plus performants au monde en appliquant les préceptes de la réforme instituée au Québec, les Shanghaïens ont misé sur le besoin d’apprendre à apprendre dans un monde où la connaissance croît à vitesse exponentielle.

Ses avant-derniers chapitres sont consacrés à la réalité de l’école montréalaise et à la laïcité. Elle nous fait une démonstration imparable de l’absence de volonté des décideurs pour faciliter l’intégration des migrants. Pour elle, un cadre politique non défini par une charte ou une loi quelconque, le bas niveau de ressources affectées à la francisation et la non-disponibilité de ressources spécialisées pour des élèves du secteur « accueil » qui éprouveraient des difficultés d’apprentissage sont autant de problématiques qui pourraient faire perdre la ferveur aux âmes bien nées.

Pourtant, Tania Longpré ne se décourage pas et nous avons le bonheur de découvrir dans ce livre une enseignante passionnée qui veut faire bouger les choses pour le mieux et convaincre la population que l’éducation doit devenir la priorité. Son livre est d’autant intéressant, qu’il est l’œuvre d’une praticienne de l’éducation qui nous partage son vécu et qui peut jeter une lumière différente sur les points de vue émis par les théoriciens de l’éducation. Elle a encore le cœur de dire que c’est le plus beau métier du monde dans son dernier chapitre, malgré les difficultés et la complexité accrue. Espérons qu’elle contribuera à l’émergence de meilleures politiques publiques en éducation, car elle a le mérite de faire entendre très fort la détresse des enseignants.