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SAAQ & poutine: mouchard numérique, vraiment?

Transports, Robert Poeti
SIMON CLARK / JOURNAL DE QUEBEC

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POUTINE [pu.tin]n.f. – (traduction proposée par Normand Baillargeon de l’anglais BALONEY) Propos insensé, trompeur, illogique, ridicule.

 

« À l’instar des assureurs privés, la Société de l’assurance automobile du Québec proposera dès 2016 des GPS dans les véhicules des automobilistes pour suivre leurs habitudes de conduite », a-t-on pu lire et entendre récemment.

L’objectif déclaré de la SAAQ est d’offrir aux conducteurs :

  • des diminutions de tarifs pour bons comportements de conduite; et
  • de nouveaux moyens pour les inciter à la prudence.

« On avait juste le bâton, c’est peut-être le temps de rajouter la carotte », aurait déclaré Nathalie Tremblay, la présidente et chef de la direction de la Société.

Aussitôt, plusieurs médias ont rapporté que « la SAAQ prend le virage “mouchard” ». Le mot fait image. Un mouchard, c’est un porte-panier, un dénonciateur. C’est donc l’un des noms familiers (avec « bavard ») donnés à certains enregistreurs utilisés notamment dans l’industrie du camionnage.

Fatalement, plusieurs journalistes ainsi que des experts et citoyens interviewés ont aussitôt évoqué le spectre de Big Brother, de la production et de l’accumulation de quantités considérables d’informations sur les comportements des conducteurs qui pourraient être finalement utilisées contre eux.

Et le ministre des Transports, Robert Poéti, d’en rajouter une couche en déclarant qu’il n’excluait pas que la SAAQ partage ces informations avec les assureurs privés.

ÉPREUVE DES FAITS : Un programme de tarification « payez comme vous conduisez » utilisant la télématique n’implique aucunement la nécessité d’un stockage massif d’informations sur les comportements des conducteurs participants.

Mais apparemment, tout le monde semble assumer que pour individualiser votre tarif d’assurance, la SAAQ a besoin d’une grande quantité d’informations sur vous. Or pas du tout. Tout assureur peut vous attribuer un tarif en fonction de votre comportement routier avec presque pas d’information.

Rappelons qu’il existe mille-et-une manières de concevoir des applications informatiques et les relations sociales qu’elles supportent entre nous. Et encore plus de manières d’exploiter les informations. Cela fait longtemps qu’on a dépassé les années 1960 où seuls existaient des gros ordinateurs centraux. Les ordinateurs peuvent se retrouver partout. Donc, les maniements d’informations aussi. Comme carrément dans votre voiture, par exemple.

D’ailleurs si on a évoqué l’emploi du GPS, ce n’est que comme illustration du type de module télématique que la SAAQ pourrait employer. Mario Vaillancourt, porte-parole de la Société, m’a d’ailleurs confirmé qu’on étudiait toujours quel type de dispositifs ferait l’objet de l’expérience pilote. Et en effet, des « mouchards », des modules télématiques, des contrôlographes et des chronotachygraphes pour véhicules automobiles, il y en a de toutes les sortes. Et la plupart ne cherchent pas à suivre géographiquement les déplacements, avec GPS ou autrement.

Pour illustrer ces innombrables possibilités techniques et informationnelles s’offrant à la SAAQ, voici un scénario parmi les très nombreux possibles. Un scénario à l’opposé de celui qu’on semble spontanément imaginer.

Tarification individualisée avec un seul chiffre

Revenons à l’objectif principal de l’expérience de télématique prévue pour 2016 tel qu’énoncé par la SAAQ elle-même dans son document Les contributions d’assurance proposées pour 2016-2018 (p.25) :

 « En fournissant un rapport périodique au conducteur sur ses habitudes de conduite, (la télématique) l’outille pour qu’il cible ses comportements à risques et puisse ainsi les adapter afin de diminuer ses risques d’accident. »

Cet objectif peut être atteint sans avec zéro information transmise à l’assureur, SAAQ ou privé.

Le conducteur installe le module télématique sur sa voiture et une application informatique sur son ordinateur, sa tablette ou son téléphone mobile. Lorsqu’il en a envie ou qu’on le lui demande, le conducteur branche le module à l’application. Le conducteur obtiendra alors un rapport détaillé ses habitudes de conduite et sur les points à améliorer pour diminuer encore plus ses risques d’accident.

Comme on le voit, aucune transmission d’informations à l’assureur n’est nécessaire.

Sauf qu’on souhaite aussi moduler la tarification d’assurances pour récompenser les bons comportements. À travers la même application informatique, le module télématique peut envoyer par internet une note de 0 à 9 à l’assureur. Cette note est calculée chez le conducteur avec les données du module et les critères retenus de l’assureur. Par exemple, le chiffre 0 pourrait correspondre à aucune réduction de tarif et 9 à la réduction maximale permise par l’assureur. Ou on pourrait employer une lettre de A à Z, ce qui fait 26 notes différentes possibles.

Seulement cette note serait envoyée à l’assureur, accompagnée d’un code confirmant la date du calcul, la période couverte et le fait que ni le module ni l’application n’ont été trafiqués.

Voilà. Avec la réception de seulement une note à un seul chiffre ou lettre, tout assureur peut offrir une « carotte » proportionnelle au respect des comportements qu’il veut récompenser.

Pas de Big Brother connaissant le moindre fait et geste du conducteur.

Pas de mégabanque de données à sécuriser.

Pas même d’échanges entre SAAQ et assureur privé. En effet, le module peut produire autant de types de notes que l’on veut selon les critères et la pondération que chaque assureur préfère.

En fait, le module et l’application pourraient même servir au propriétaire de voiture à identifier l’assureur privé qui offre le meilleur tarif en fonction de ses habitudes de conduite particulières. Finies les heures consacrées au magasinage entre assureurs au moment du renouvèlement de la police grâce au module télématique.

Étude détaillée des comportements réels des conducteurs

Évidemment, pour identifier quels critères utiliser et avec quelle pondération ainsi qu’établir leurs tarifs correspondants, les assureurs ont besoin de connaissances détaillées sur les relations entre risques d’accident et habitudes de conduite. Même chose pour les autorités routières afin de concevoir des mesures de réduction de risques, des programmes d’éducation et des campagnes publicitaires sur la sécurité routière.

Nous disposons déjà de beaucoup de données et connaissances : rapports d’accidents; résultats d’études en laboratoire, sur piste et sur route; statistiques sur les nombres de conducteurs et de véhicules, les accidents, leurs couts; etc. Mais on peut vouloir disposer de plus.

Si, par exemple, on recrutait pour une étude seulement une personne volontaire pour chaque mille conducteurs, cela donnerait quelque 5 000 participants au Québec. Dans les mêmes proportions, à l’échelle du Canada et des États-Unis, cela ferait 220 000.

Pour disposer aussi d’une bonne représentation des conducteurs à problème, on pourrait en obliger plusieurs parmi ceux ont été condamnés pour infractions majeures. Disons, 1 000 pour le Québec; 44 000 pour tout le Canada et les États-Unis.

Une étude nord-américaine impliquant plus d’un quart de million de participants fournirait déjà une masse colossale de données. Surtout si on rémunère ces personnes pour tenir un registre détaillé allant bien au-delà des seules habitudes de conduite : nombres d’heures de sommeil et de travail quotidien, état de santé, usage de médicaments, etc. Et tant qu’à y être, sur leur comportement en tant que cyclistes et piétons (puisque ces comportements aussi influencent grandement le bilan routier).

Dans le cadre d’une telle étude, on pourrait garantir aux personnes participantes que :

  • les informations produites à leur sujet seraient détenues par un centre de recherche indépendant des assureurs;
  • seulement des chercheurs des universités, organismes publics, entreprises privées et organisations de la société civile y auraient accès sans qu’aucun des individus participants à l’étude ne puisse être identifié ou identifiable; et
  • aucune information les identifiant ne serait transmise à quelque assureur, police de la route ou autorité quelconque.

Encore une fois, pas de Big Brother au pouvoir illimité surveillant et contrôlant chacun des faits et gestes de chacun des cinq millions de conducteurs québécois.

Gare à la poutine

Il est indispensable de reconnaitre qu’il existe mille-et-une manières très différentes de concevoir des dispositifs numériques et d’utiliser des informations. Des manières qui organisent très différemment les rapports entre nous, les pouvoirs que les uns peuvent exercer ou non sur les autres. Autant de manières qui soulèvent des questions et des implications souvent très différentes les unes des autres.

Si, au contraire, tout le monde – décideurs, experts, journalistes, citoyens, députés – croit qu’il n’y a, grosso modo, qu’une seule façon de faire, alors nous nageons tous collectivement dans la poutine.

Et nous risquons alors qu’un autre grand projet informatique sombre dans le « bordel ».

En effet, combien de fois, autant dans le public que le privé, de tels projets ont foiré parce que, au départ, on avait fait croire ou s’était fait croire qu’il n’existait qu’une seule et unique façon de faire.

Car s’il n’y a qu’une façon de faire, pourquoi perdrait-on alors son temps et son argent à faire des études de besoin que le projet devrait combler? Ou à considérer d’autres options que celle proposée par quelques technocrates ou vendeurs de solutions de toutes faites? Ou à consulter les employés et citoyens qui devront composer avec la solution? Bref, à comprendre ce qu’on cherche à faire et ses effets?

Réciproquement, s’il n’y a qu’une façon de faire, à quoi cela nous sert à nous, citoyens, de chercher à comprendre et débattre ces projets? À chercher à participer aux choix des meilleures options et conditions possible?

Ce qui m’amène à ajouter une question clé au Tableau des raisons pour une enquête publique sur l’informatique à Québec que j’ai publié plus tôt cette semaine :

 

Conception des projets

C-01

Identifie-t-on les différentes manières possibles d’utiliser l’électronique, l’informatique et les informations pour atteindre les objectifs?

 

Nous sommes à au moins deux ans d’un éventuel déploiement de modules télématiques SAAQ. Nous avons donc l’occasion d’en discuter tous, intelligemment.

Dans un prochain billet : même sujet, mais autre poutine. Indice : tout comme peut-être il n’y a pas de Big Brother à craindre, peut être aussi que ces conducteurs qu’on souhaite aider n’existeraient pas plus...