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Intraitable avec les policiers comme avec les Hells Angels

Me Madeleine Giauque est passée de secrétaire à chef de la « police des polices »

L’ex-procureure en chef du Bureau de lutte au crime organisé, Madeleine Giauque, prend la tête du Bureau des enquêtes indépendantes.
Photo Le Journal de Montréal, Ben Pelosse L’ex-procureure en chef du Bureau de lutte au crime organisé, Madeleine Giauque, prend la tête du Bureau des enquêtes indépendantes.

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Me Madeleine Giauque est devenue, il y a deux mois, la toute première directrice du nouveau Bureau des enquêtes indépendantes. Cet organisme civil a été chargé par le gouvernement québécois de faire la lumière sur les interventions policières qui se soldent par des décès ou des blessures graves. Au terme d’une carrière de 28 années comme procureure de la Couronne, l’avocate est surtout connue pour avoir été l’un des piliers de la lutte contre le crime organisé en raison de son travail lié aux opérations antimotards Printemps 2001 et SharQc. Le Journal l’a rencontré à son bureau, cette semaine.

Les policiers ont déjà dû escorter l’enfant de Me Madeleine Giauque jusqu’à l’école, après que la procureure de la poursuite eut été la cible de menaces de mort. L’avocate qui s’est frottée aux Hells Angels durant la moitié de sa carrière a maintenant un nouveau mandat: c’est elle, la nouvelle «police des polices».

«Les policiers me connaissent. J’ai toujours été considérée comme quelqu’un d’intraitable et je n’ai jamais permis qu’ils tournent les coins ronds. C’est pas aujourd’hui que je vais commencer», annonce-t-elle dès le début de l’entrevue qu’elle a accordée au Journal, mercredi.

Madeleine Giauque est encore la seule employée du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), le nouvel organisme civil chargé d’enquêter sur les interventions policières qui tournent mal.

Les locaux temporaires qu’elle occupe dans le Vieux-Montréal sont pratiquement vides. Pour l’instant, le BEI est comme une page blanche à remplir, un édifice à ériger d’ici le début de 2016.

«C’est une grosse partie du défi, dit-elle. Monter la boîte, c’est super stimulant.»

Secrétaire chez Sico

Vous avez commencé votre carrière en droit sur le tard. Qu’est-ce qui vous a poussée à devenir avocate?

J’ai travaillé comme secrétaire pendant 13 ans, à divers endroits. Aux peintures Sico, entre autres. Puis dans des gros bureaux d’avocats. Un moment donné, je me suis dit: «Me semble que je suis capable de faire ça».


Fallait être déterminée pour changer de carrière, d’autant plus que vous avez eu votre enfant à l’âge de 17 ans?

J’ai dû me débrouiller. J’ai terminé ma première année de droit après deux ans et demi de cours à temps partiel, le soir, tout en travaillant à temps plein, le jour. Je faisais un bon salaire et je n’avais pas de dette. Ensuite, j’ai dû étudier à temps plein et travailler à temps partiel. Quand j’ai fini mon Barreau, à 34 ans, je gagnais 5000 $ de moins par année et j’étais endettée. Mais je l’ai fait.


Procureure spécialisée dans la lutte au crime organisé, c’est une vocation?

C’est un choix que j’ai fait. Et c’est devenu une passion.

Elle a vécu l’intimidation

Vous avez reçu des menaces reliées à votre travail?

Oui. La première fois, c’était à la fin des années 80. On m’a fait parvenir une lettre dans laquelle on offrait des condoléances à ma famille et on me disait que j’allais mourir en route vers le palais de justice. Mon enfant était jeune et les policiers voulaient l’accompagner à l’école. Mon enfant ne voulait pas. Finalement, ils ont décidé de le suivre en auto un bout de temps.


On vous a aussi menacée de placer une bombe sous votre véhicule?

En 1991 ou en 1992. C’était un appel anonyme. J’étais en plein procès, devant jury. Les constables spéciaux avaient fait sortir tout le monde de la salle d’audience. Il y avait eu tout un branle-bas de combat. Je ne pense pas que c’était relié aux motards. Je pense plutôt que c’était pour l’ensemble de mon œuvre, relate-t-elle avec un sourire en coin.

Le « parent pauvre »

Qu’est-ce que ça prend pour faire ce métier pendant 28 ans?

De la détermination. De l’esprit d’équipe. Et il ne faut pas compter ses heures. Durant le mégaprocès des motards (arrêtés lors de l’opération Printemps 2001), entre la fin novembre 2003 et le 9 février 2004, j’ai pris une journée de congé: le 25 décembre. J’ai travaillé chaque jour. Le 1er janvier, je rédigeais mes plaidoiries pour le jury.


Vous et vos collègues avez obtenu la condamnation de 17 membres influents des Hells Angels et de leur club-école les Rockers, au terme d’un mégaprocès qui a duré de 2001 à 2004. Est-ce que c’est le dossier le plus satisfaisant de votre carrière?

Oui, certainement.

À l’époque, vous aviez été déçue des remerciements du gouvernement, n’est-ce pas?

Ils nous ont donné un gros bonus de 2500 $... brut! Il m’est resté 800 $ (après impôt). On se disait: «Coudon, ils nous prennent-tu pour des imbéciles?» Le juge Jean-Guy Boilard avait fixé le salaire des avocats de défense dans ce dossier à 6000 $ par semaine (NDLR les honoraires de la défense étaient défrayés par l’État en raison de la longueur du procès et de l’incapacité de payer des accusés). C’était quatre fois mon salaire! Les conditions de travail des procureurs se sont beaucoup améliorées depuis. Reste que la justice est encore le parent pauvre dans l’appareil public.

Les « trois » côtés de la médaille

Avez-vous un sentiment d’inachevé avec l’opération SharQc?

Non. Je laisse le dossier entre les mains de personnes compétentes. Vous auriez raison de dire: «Ça fait six ans que les accusés ont été arrêtés, il commence à être temps qu’il y ait un procès». Est-ce qu’il y aura des règlements? Je ne sais pas. Peut-être que ce sera bénéfique que je sois partie. Peut-être que non.


Ressentez-vous de l’amertume?

Disons qu’il y a toujours deux côtés à la médaille en justice, répond-elle après une longue hésitation. Mais dans le cas de SharQc, il y en avait trois: la poursuite, la défense et les juges. Quant à moi, il y en a un qui n’était pas beaucoup considéré. Les juges ont le droit de voir les choses comme ils veulent. Mais il reste que ça n’a pas été l’expérience la plus agréable de ma carrière.

Rigueur, rigueur...

Est-ce le ministère de la Sécurité publique qui est venu vous chercher pour diriger le BEI ou c’est vous qui avez levé la main?

« Les policiers me connaissent. Je n’ai jamais permis qu’ils tournent les coins ronds. ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. »

Le 23 août dernier, c’était un samedi. Je suis tombée sur un avis de candidature publié dans le journal afin d’occuper la direction du BEI. Je trouvais que j’avais le profil recherché. Et j’ai postulé. Lundi prochain, j’aurai une secrétaire. Il faudra trouver un directeur adjoint, choisir et former nos 18 enquêteurs et superviseurs. J’ai déjà reçu des candidatures d’un médecin, d’avocats, d’un professeur, d’enquêteurs civils et privés.


Le processus des enquêtes indépendantes a été critiqué au Québec. Depuis 15 ans, près de 500 enquêtes semblables ont été menées par un corps de police sur un autre corps de police et cinq policiers ont été accusés. Cela va changer?

« Au mégaprocès des motards, les avocats de la défense gagnaient 6000 $ par semaine. c’était quatre fois mon salaire ! »

Je n’ai pas de raison de croire que ces enquêtes n’ont pas été menées correctement. Mais il n’existe pas de règles strictes et uniformes pour les policiers qui font des enquêtes indépendantes. Avec le BEI, les règles seront claires pour tout le monde, incluant les policiers impliqués et témoins. Il faut que le public ait confiance au processus d’enquête. Et je sais que le Directeur des poursuites criminelles et pénales veut se montrer plus transparent pour expliquer ses décisions de porter des accusations ou non.


Vous avez côtoyé des policiers durant des années. C’est un avantage ou pas dans vos nouvelles fonctions?

Un policier, c’est un être humain. Il a le droit d’avoir peur pour sa vie. Il a une arme entre les mains et doit s’en servir en dernier ressort. On va prendre des mois pour décortiquer ce qu’il a fait en une fraction de seconde. Le policier n’a pas le droit à l’erreur. Il n’a pas un travail facile, mais il y a des normes à suivre.


Quelle empreinte Madeleine Giauque souhaite-t-elle mettre sur le BEI?

La rigueur, répond-elle sans la moindre hésitation. Et l’honnêteté, la compétence, le respect et l’intégrité.

 

Brèves

Plongée dans SharQc

Photo d'archives

Depuis six ans, Me Giauque a piloté la stratégie de la Couronne dans l’opération SharQc, cette rafle policière sans précédent visant 156 membres et associés des Hells Angels, en avril 2009.

Mais les procédures s’éternisent. Une cinquantaine d’Hells restent en attente de procès pour meurtres. Autant d’autres se sont reconnus coupables d’accusations réduites de complot.

Une trentaine de motards accusés de trafic de drogue et gangstérisme ont été libérés en 2011, lorsque le juge James Brunton a estimé qu’ils ne seraient pas jugés dans des délais raisonnables.

Me Giauque conserve des souvenirs aigres-doux de son dernier mandat à la Couronne et c’est avec retenue qu’elle a accepté de le commenter.