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Mon prof de gym

Mon prof de gym
illustration benoit tardif, colagene.com

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Quand j’entends que l’Université de Harvard interdit les relations sexuelles entre les professeurs et les étudiants, il y a deux parties de moi qui réagissent.

C’est certain que la jeune fille que j’ai été se serait sentie lésée par la décision de l’université américaine. Je suis tombée amoureuse de mes profs à répétition dès le début de l’adolescence et j’étais certaine que tout cela était dans l’ordre des choses.

Il faut dire que la figure de l’adolescente ou de la jeune femme qui est amoureuse du «maître» est tellement partout qu’elle en devient banale. On la croise sous plusieurs formes dans des romans, des séries et des films. Jusqu’à François Pérusse qui immortalisait en 1992 (j’avais 13 ans) Mon prof de gym, chanson humoristique qui posait le réveil de la sensualité adolescente par le corps de l’enseignant.

Mon prof de gym, justement, était quelqu’un d’assez unique. J’avais le sentiment que mon histoire ne serait pas la même histoire que celle des livres: pas un fantasme de fille futile, mais une vraie histoire d’amour. J’étais une adolescente décomplexée qui envoyait des lettres d’amour fleuve pas trop mal écrites. Je ressemblais plus à un personnage attachant de films comiques qu’à une tragédienne. Mon histoire n’est pas dramatique; personne n’a abusé de moi. Après lui il y en a eu un autre, puis un autre encore.

Ensuite j’ai été majeure: et il y en a eu un autre et ainsi de suite. Pour la loi, évidemment, il y a une différence entre l’adolescente et l’étudiante de l’université. Pour moi, il n’y en avait pas. J’avais le même sentiment à 15 ans et à 19 ans: je me sentais mature, j’admirais ces hommes, je voulais faire partie de leur monde et j’interprétais ces sentiments comme une forme de désir sexuel.

Rapport de pouvoir

La deuxième partie de moi qui réagit, c’est celle qui considère que dans toute relation d’enseignement, il y a un rapport de pouvoir. Pas juste le pouvoir de corriger, le pouvoir de l’influence et du modèle. Pour moi cette décision de Harvard n’a rien d’une pudibonderie moraliste, elle est éthique. Elle reconnaît le pouvoir dans la relation pédagogique.

Mais plus que tout, cette décision m’interroge sur la banalisation avec laquelle on traite cette figure de la jeune femme éprise de l’enseignant, banalisation qui me donnait le sentiment de m’inscrire en droite ligne avec le désir le plus naturel du monde. Je n’ai jamais pensé au rapport de pouvoir pendant toutes ces années. Pourtant, mon objectif était très précisément de remettre en question ce rapport. Le désir d’un prof, ça aurait dit de moi que j’étais rendue là, de l’autre côté. Qu’on m’acceptait dans l’équipe des gens plus intelligents.

Mon histoire n’est pas dramatique, mais j’ai beaucoup pleuré. Je n’ai rencontré que des profs qui ont refusé mes avances. Et quand je regarde en arrière je me dis que j’ai aussi appris de ce parcours qu’il y a d’autres façons d’être ensemble que la relation érotique. J’ai hâte que notre culture nous raconte comment il peut se produire des choses très importantes entre un homme et une femme qui ne passent pas par le prisme du désir sexuel. La relation pédagogique pourrait être un bel exemple si on choisissait de la voir sous un autre angle.