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Le magasin de porcelaine

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La commission parlementaire sur le projet de loi 20 déposé par le ministre Gaétan Barrette a débuté cette semaine. Dans l’espoir d’améliorer l’accès aux soins de santé, le ministre entend obliger les médecins à suivre entre 1000 et 1500 patients par an sous peine de pénalités financières.

D’après les résultats du Sondage national des médecins, le ministre Barrette a raison: les médecins québécois prennent en charge relativement moins de patients que leurs homologues des autres provinces. Mais si le ministre sait lire des statistiques, la loi qu’il propose n’en est pas moins discutable. Chose certaine, sa manière de combattre le problème contrevient aux règles élémentaires d’une bonne pratique médicale.

Premièrement, vu sa profession, le ministre Barrette devrait savoir mieux que quiconque que tout médecin consciencieux ne s’attaque pas bêtement au symptôme. Au contraire, avant de prescrire un traitement, il interroge le malade afin d’identifier correctement l’origine du mal et de poser le bon diagnostic, ce qui lui permettra de choisir ensuite le remède approprié.

Paresseux ?

Or, en décrétant un quota de patients sans tenter de comprendre les motivations des médecins, le ministre Barrette impose un remède pour corriger un symptôme dont il ignore la véritable cause. D’aucune façon, il n’a cherché à comprendre pourquoi les médecins québécois refusent des malades ou pourquoi ils travaillent moins d’heures. Il ne leur a jamais demandé ce qui freine leur productivité ou ce qui les inciterait à augmenter leurs disponibilités.

Les médecins seront également incités à privilégier les patients en bonne santé qui exigent peu de suivi

Plutôt que d’investiguer, le ministre est tout simplement parti de deux prémisses pourtant non fondées et réductrices. Il sous-entend, d’une part, que les médecins sont paresseux, qu’ils forment une bande de fainéants qu’il faut mettre au pas et, d’autre part, que la solution au problème passe par l’adoption d’une mesure coercitive. En bon bureaucrate, le ministre s’imagine qu’il suffit d’une loi pour changer une situation insatisfaisante. Il oublie que, si c’était aussi simple, les problèmes économiques et sociaux auraient été éradiqués depuis fort longtemps.

Deuxièmement, le ministre Barrette néglige de considérer les effets secondaires indésirables du remède qu’il prescrit. Il éclipse notamment le fait qu’il peut forcer les médecins à accepter plus de patients, mais qu’il ne peut les obliger à travailler plus d’heures. Par conséquent, il faut s’attendre à ce que certains médecins choisissent d’être encore plus expéditifs qu’ils le sont actuellement et de pratiquer une médecine à la chaîne avec toutes les conséquences que cela implique, y compris une hausse du risque d’erreur de diagnostic. Les médecins seront également incités à privilégier les patients en bonne santé qui exigent peu de suivi, et à multiplier les tests de laboratoire pour gagner du temps. Dans tous les cas, l’accessibilité sera compromise et les coûts imposés au système de santé décupleront.

Loi irréfléchie

Les Québécois souhaitent un meilleur système de santé et le fait que le ministre Barrette s’attelle à cette tâche est louable. Mais adopter une loi irréfléchie fondée sur des chimères, c’est comme laisser entrer un éléphant dans un magasin de porcelaine.

 

L’obligation de suivre entre 1000 et 1500 patients par an est-elle réaliste ?