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Une entrevue pour le moins étrange...

Une entrevue pour le moins étrange...
Illustration Johanna Reynaud

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«Dans votre roman, vous parlez de résilience. Pourquoi avez-vous choisi ce thème?»

Je suis en ondes en direct à la radio et j’ai des sueurs froides. L’animateur me déstabilise avec ses questions pas claires et souvent pas du tout à propos. Comme celle pour laquelle il attend une réponse en me dévisageant d’un regard inquisiteur.

J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne vois pas du tout à quel passage il fait référence. Mon personnage fait des gaffes et cherche l’amour, elle n’est pas tout à fait dans la résilience. À moins qu’il parle de sa capacité à rebondir après chaque échec amoureux. Bon, s’il appelle de la résilience le fait de s’empiffrer de macarons à la lavande et de crème glacée napolitaine, suivons-le.

«On peut dire qu’elle affronte les épreuves avec... avec... euh...»

Voilà que je cherche mes mots maintenant! J’ai pourtant l’habitude de parler de mes livres dans les médias, mais cet animateur m’intimide. En fait, je n’ai aucune affinité avec lui et je n’arrive pas du tout à établir une complicité.

Habituellement, c’est super facile. Je deviens rapidement copine avec l’animatrice qui mène l’interview, le ton est léger et nous rions beaucoup. Bref, le courant passe.

Alors que là, j’ai l’impression d’être interrogée dans le cadre d’une entrevue hyper sérieuse qui porterait sur... le sort des bélugas dans le Saint-Laurent, par exemple. Et non pas de faire de la promo pour un roman de chick-lit!

De la grâce svp

«Avec grâce? C’est ce que vous tentez d’exprimer, chère Romancière?»

Mais d’où sort-il ça? S’il y a une chose que mon personnage n’a pas, c’est bien de la grâce. J’essaie de ne pas avoir l’air offusquée, mais mon petit doigt me dit que l’animateur en question n’a pas lu mon livre. Ni même la quatrième de couverture, qui est le petit texte résumant l’histoire à l’endos du livre.

D’accord, ce ne serait pas la première fois qu’on me reçoit en entrevue sans avoir pris connaissance de mon œuvre, ça arrive de temps à autre. Mais de sa part, ça m’étonne. Il est à la tête d’une émission littéraire renommée, pendant laquelle il fait une critique élaborée des ouvrages des auteurs invités. Dans mon cas, je ne sais vraiment pas comment il va s’y prendre et ça m’inquiète.

De plus, nous passons vingt minutes ensemble en ondes. Vingt minutes, c’est long à remplir quand on ne sait pas de quoi on parle.

Je devrais peut-être faire preuve d’indulgence. C’est possible qu’il n’ait pas eu le temps de lire mon roman, pour une raison valable telle la mort de son chien. Ou un dégât d’eau dans son sous-sol. Ou sa femme qui l’a quitté... On ne sait pas ce qui se passe dans la vie des gens.

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il ne me laisse pas parler, au lieu de poser des questions pointues ou d’émettre des commentaires qui laissent voir qu’il ne connaît pas mon histoire.

Je décide de lui faciliter la vie. Je fais fi de sa dernière interrogation sur la grâce et je me lance dans une description détaillée de mon roman. Au fur et à mesure que j’avance dans mon récit, je vois son visage se transformer. Il passe du scepticisme à la stupeur. Vers la fin, il semble complètement catastrophé. C’est quoi l’affaire?

«Alors... euh... oui... nous... nous allons faire une pause», lance-t-il, complètement décontenancé.

On joue à quoi ?

Au moment où nous quittons les ondes, il m’apostrophe, l’air malin, en me demandant à quoi je joue. C’est à mon tour d’être furieuse. Comment peut-il me tomber dessus alors que c’est lui qui n’a pas fait ses devoirs? Excusez, pardon!

Il attrape un livre à sa gauche et me le montre. C’est un roman historique dont j’ai vaguement entendu parler. Je ne vois pas du tout où il veut en venir.

Il s’explique. «Pourquoi vous ne m’avez pas raconté la vraie intrigue? Celle qui est dans votre bouquin?»

Je mets quelques instants à comprendre... qu’il se trompe de romancière. Il me confond avec une collègue dont le nom ressemble au mien! Ça parle au diable! Comment se fait-il que je n’ai pas réalisé ça au moment où il m’a présenté en ondes avant l’entrevue? Où avais-je la tête? Ah oui, je me souviens maintenant, j’étais légèrement perturbée par l’arrivée en studio du très mignon recherchiste... Ça m’apprendra à ne pas être attentive.

Mais après tout, ce n’est pas ma faute. C’est lui qui est tout mêlé. Ce que je m’empresse de lui faire savoir. En réalisant sa gaffe, il devient tout penaud. À un point tel qu’il me fait pitié. Je lui pardonne, à la condition qu’il me laisse encore vendre mon roman aux auditeurs pendant de précieuses minutes.

Ce qu’il accepte bien malgré lui. Et moi, je suis heureuse du dénouement de la situation. Qui sait? Il aurait peut-être fait une très mauvaise critique de mon roman...