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Renverser l'économie mondiale pour freiner la crise du climat, propose Naomi Klein dans son nouveau livre

Naomi Klein
Photo Courtoisie La journaliste et auteure canadienne Naomi Klein, qui écrit dans plusieurs médias américains, signe un autre livre coup de poing avec Tout peut changer.

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Ce n’est un secret pour personne : au rythme où les être humains consomment, la planète s’en va tout droit vers un mur. Mais, désarmés face aux puissances mondiales, nous ne faisons rien pour inverser la tendance. Pourtant, il existe des façons de renverser la vapeur, croit l’auteure Naomi Klein. La journaliste torontoise pose des questions troublantes sur l’inaction des leaders mondiaux et propose des solutions pour un «monde meilleur» dans son nouveau livre, Tout peut changer.

Vous dites que vous-même avez été dans le déni pendant de nombreuses années. Vouliez-vous que les gens s’identifient à cela et se réveillent à leur tour ?

Je crois que je peux les éveiller, mais très brièvement. Mon but n’était pas de choquer les gens. La raison pour laquelle je commence le livre en parlant de mon propre déni, et que je décris cet état où on prend conscience de la gravité de la situation, puis on l’oublie bien vite, c’est que je crois que nous devons avoir un débat sur où nous en sommes. Nous sommes tous dans un spectre de déni face aux changements climatiques, moi y compris !

Même après avoir écrit ce livre...?

Un journaliste me demandait récemment : quand avez-vous cessé d’être dans le déni ? Je ne suis pas sortie du déni ! J’ai brûlé des combustibles fossiles pour venir ici, je bois du thé dans un verre en carton en ce moment... Je dirais qu’avant, je l’ignorais 95% du temps, et maintenant, je l’ignore peut-être 30% du temps. Ce n’est pas une idée qu’on peut garder en tête tout le temps, parce que ça crée tellement de dissidence avec... tout ! Je crois que c’est pour cela que c’est difficile à accepter.

Quand est-ce que la situation vous a réellement frappée, et que vous avez décidé d’écrire à propos des changements climatiques ?

Le projet a commencé avec un article que j’ai écrit pour le Rolling Stone en 2009, sur la dette du climat. Les changements climatiques sont un problème créé par les pays riches, et qui s’est ressenti plus sévèrement dans les pays les plus pauvres, qui avaient le moins contribué à cette crise. C’est aussi parti de cet argument que j’ai entendu de le bouche de l’ambassadrice bolivienne, une jeune femme incroyable : pour rétablir les erreurs de la colonisation, il doit y avoir un transfert de ressources et de technologies. Une sorte de Plan Marshall global, comme elle l’appelait. Ça m’a inspirée.

Quelle est la situation actuelle des changements climatiques ?

Nous avons laissé la température mondiale moyenne augmenter, depuis l’ère pré-industrielle, de 0,8 °C. En 2009, quand les gouvernements ont négocié l’accord de Copenhague, ils se sont entendus pour maintenir l’augmentation en dessous de 2 °C, parce qu’au-delà, ce serait considéré comme trop dangereux. Mais les délégués africains appelaient cela un génocide. Parce qu’en Afrique, ce serait plutôt une augmentation de 3,5 °C. Et en fait, la trame de négociation était que les pays qui en souffriraient le plus étaient considérés comme un sacrifice, parce que leur contribution à l’économie mondiale était plutôt insignifiante. Et être témoin de cette négociation, c’était assez effrayant, parce qu’il n’était pas trop tard pour fixer un plafond de 1,5 °C.

Vers quoi nous nous dirigeons nous si rien ne change ?

En fait, peu importe ce qu’on fait, tout va changer, c’est le paradoxe du livre ! Si nous restons sur le chemin que nous avons emprunté, si nous ne faisons rien, nous nous dirigeons vers des changements radicaux de notre monde. Si on continue de brûler des combustibles fossiles au rythme où nous le faisons – parce qu’en fait, nous augmentons notre consommation d’environ 3,5% par année –, nous nous dirigeons vers une augmentation de température de 4 à 6 °C, selon les prédictions les plus conservatrices.

Qu’est-ce que cela entraînerait ?

Le niveau de la mer engloutirait presque toutes les villes côtières et les îles. Les cultures seraient presque impraticables à 60%. Nous aurions des pénuries majeures, de grandes parties de la planète deviendraient inhabitables, donc il y aurait des migrations de masse...

Honnêtement, je n’aime pas parler de cette façon, parce que je ne crois pas qu’effrayer les gens va vraiment les motiver. Mais c’est important de savoir que les choses ont bougé beaucoup plus vite que ce que les climatologues avaient estimé.

Mais vous dites qu’il n’est pas trop tard pour agir ?

Non, en effet. C’est possible, en diminuant nos émissions de 8 à 10% par année. C’est presque inimaginable, avec la combinaison de leaders politiques que nous avons en ce moment...

On a juste à regarder ce qui se passe au Québec : des coupes, l’austérité, nous ne pouvons pas nous permettre cela, nous avons besoin de plus de mines, de pipelines, pour sortir de notre déficit... En fait, il faudrait renverser cela complètement ! Investir davantage dans la sphère publique, changer notre système d’énergie, investir dans le transport en commun...

Vous parlez d’ailleurs du «cercle vicieux» de l’austérité ?

Oui. Mais c’est aussi ce qui me donne espoir. Le mouvement environnemental est loin d’être assez puissant pour relever ce défi tout seul. Mais si nous réunissons, nous pouvons former une beaucoup plus grande coalition. J’ai espoir en l’Europe en ce moment, parce qu’il y a un puissant mouvement contre l’austérité, en Grèce et en Espagne, notamment. Je crois que c’est le moment de rallier les luttes anti-austérité et pour le climat, qui ont longtemps été deux solitudes.

Pour vous, la crise du climat est une opportunité de renverser complètement notre système économique mondial ?

La bonne nouvelle, c’est que ça se fait déjà. En Allemagne, 25% de l’électricité provient dorénavant d’énergie renouvelable.

Au Canada, nous avons une responsabilité spéciale, parce que notre gouvernement est un criminel du climat. Nos émissions sont maintenant presque 30% plus élevées que ce qu’elles devaient être en vertu de l’accord de Kyoto. Beaucoup de cela a à voir avec les sables bitumineux. Mais l’Alberta est coincée : ils ont besoin d’un levier pour exporter leur pétrole. Ils ont essayé les Etats-Unis et la Colombie-Britannique, et ça n’a pas tellement bien fonctionné. Il leur reste le Québec et l’Ontario. Nous avons donc une responsabilité morale de stopper Énergie Est. Et avec la chute du prix du pétrole, je crois que c’est une bonne opportunité de démontrer qu’il faut miser sur d’autres sortes d’énergies. Parce que la vérité, c’est que l’Alberta a les meilleures conditions pour les énergies solaire, éolienne et géothermique de presque toute l’Amérique du Nord ! L’Alberta pourrait connaître un boom économique en ce moment. Cette idée que nous avons à choisir entre l’environnement et l’emploi, c’est complètement faux.

On a un peu l’impression que les gens qui ne croient pas aux changements climatiques ne sont pas pris au sérieux, aujourd’hui... Mais en lisant votre livre, on se rend compte que c’est faux !

Ils ont beaucoup de pouvoir. Ils sont tellement absurdes, qu’on a tendance à rire d’eux, mais ensuite on se souvient qu’une des figures de proue des républicains climato-sceptiques, James Inhofe, a été nommé à la tête du comité sur l’environnement au Sénat américain ! Cet homme, qui est maintenant responsable des politiques environnementales aux Etats-Unis, a écrit un livre sur le fait que les changements climatiques sont un canular.

Je crois qu’ils sont moins puissants au Québec, mais ils sont très présents aux Etats-Unis et en Angleterre, notamment.

On pourrait dire qu’il s’agit d’un livre idéaliste, autant que pessimiste... Comment le qualifiez-vous ?

Les mots que j’utilise sont «espoir crédible». Je ne veux pas donner l’impression que ça sera facile. Il y a de l’espoir. Mais ce sera vraiment dur. Mais c’est aussi excitant ! Je crois sincèrement que ce projet de transformation nous amènera un monde meilleur que ce que nous avons maintenant. Plus égalitaire, plus juste, plus créatif, plus humain... Quand nous aurons goûté à cette capacité de réellement bâtir des choses ensemble à nouveau, nous en voudrons plus.

♦ Tout peut changer : Capitalisme et changement climatique, Naomi Klein, Lux Éditeur. Disponible en librairie jeudi.

♦ L’auteure donnera une conférence ce mercredi, à 19h, à la salle Marie Gérin-Lajoie, à l’UQAM.

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