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Lettre ouverte: Le CSF détourné de sa mission

Julie Latour

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Madame Stéphanie Vallée
Ministre de la Justice et ministre responsable de la Condition féminine
Ministère de la Justice

Madame la Ministre,

Le Conseil du statut de la femme est une institution pour laquelle j’ai le plus grand respect, qui joue un rôle unique au Québec depuis sa création, en 1973.  J’ai donc été fière d’y être nommée en septembre 2013. Cela s’avérait pour moi le prolongement d’un engagement féministe de longue date. Je m’y suis engagée avec enthousiasme et rigueur et j’ai participé activement à toutes les réunions et à tous les échanges et cela, bénévolement.

Les récents événements m’amènent toutefois à vous donner ma démission. En voici les raisons.
 

Réduction significative des crédits du CSF

Le CSF vient de subir des coupures de 458 000$ de ses crédits, représentant une réduction de 12 % de son budget total, qui passe de 3,8 M$ à 3,3 M$ pour 2015-2016. Ces coupures significatives ont entraîné la fermeture des quatre bureaux régionaux (Saguenay, Rouyn-Noranda, Montréal et Québec) et la perte de neuf emplois sur 37. Les bureaux régionaux jouaient un rôle essentiel pour les enjeux d’égalité des femmes à travers le Québec.

Or, ce n’est qu’après le fait que les membres ont été informées par la présidente, Julie  Miville-Dechêne à la fois des coupures et de sa décision unilatérale de fermer les bureaux régionaux, sans nous consulter le moindrement et surtout sans aucune protestation de sa part pour défendre l’organisme qu’elle dirige. Ce sont d’ailleurs les membres votantes, et elles seules, qui vous ont écrit pour vous exprimer leurs vives inquiétudes, le 4 mars dernier.

Ces coupures et le silence de la présidente qui les a accompagnées s’avéraient déjà cruciaux. Mais il y a plus.

Prise de position sur le PL 20 sans consulter les membres

Le mémoire déposé par le CSF le 26 février dernier sur le PL 20 concernant l’accès aux services médicaux fut réalisé sans consultation aucune des membres, tant sur les orientations que sur le contenu. La présidente a allégué n’avoir bénéficié que de six jours ouvrables pour l’écrire et l’envoyer. Or, le PL 20 fut déposé devant l’Assemblée nationale le 28 novembre 2014. Ne s’agissait-il donc pas plutôt d’un délai de près de trois mois, ce qui donnait amplement le temps de consulter les membres sur une question aussi importante? 

Comment, dans les circonstances, la présidente peut-elle s’autoriser à déclarer, lors de son audience du 26 février dernier en commission parlementaire: « On a réfléchi beaucoup à cette question, parce que, vous imaginez bien que, pour un conseil féministe, ce n'est pas une question facile ? », alors que les membres n’en savent rien ?  Et plus loin : « Alors, imaginez-vous qu'il y a eu pas mal de discussions autour de ça. » À quelles discussions la présidente réfère-elle, alors que les membres ont été placées devant le fait accompli ?

Pour justifier son action unilatérale, elle invoque un avis de juin 2013, qui analyse de façon générale la question de l’accès à la première ligne médicale pour les femmes, sans aborder aucunement les modalités de quotas et de pénalités à l’égard des médecins qui caractérisent le PL 20. 

La présidente pose faussement le débat en ces termes : « Est-ce que nous, c'est notre rôle de prendre parti, donc, pour une petite portion de la population, les femmes médecins, qui, bien sûr, gagnent de bons revenus, plutôt que de défendre l'accès des femmes et des hommes malades à des médecins? ». Cette dichotomie procède d’une véritable incompréhension à la fois de l’intérêt collectif des femmes et du fait que d’autres moyens existent que ceux mis de l’avant par le PL 20 pour résoudre les difficultés observées.

Parlant des quotas et des pénalités envisagés, la présidente reconnaît que « d'un point de vue parfaitement objectif, les femmes seront davantage pénalisées par cette mesure que les hommes ».  Et elle ajoute : « Évidemment, comme conseil, on aimerait que la société, on aimerait qu'il y ait une évolution, un peu comme dans les pays scandinaves (...). Mais on n'est pas là, au Québec... ». Mais c’est précisément le rôle du Conseil que de réfléchir à ces questions, d’analyser ce qui se fait ailleurs dans le monde, et de faire avancer la société, pas de décréter des orientations sans chiffres ni examen à l’appui.

C’est au prix de longues luttes que les femmes ont pu investir la médecine, traditionnellement une chasse gardée masculine. Dans les circonstances, comment peut-on cautionner le recul manifeste pour les femmes médecins qui s’avère le lot du PL 20?

Cautionner la régression de notre société ?

En cette année qui marquera le 75e anniversaire de l’octroi du droit de vote aux femmes, je n’accepte pas que l’on retourne en arrière comme société, et cela avec la bénédiction du CSF. Je ne cautionnerai pas plus longtemps l’asphyxie matérielle du CSF et son musèlement intellectuel. J’estime que le CSF est détourné de sa mission et je me sens empêchée d’exercer les responsabilités que l’on m’a confiées.

À travers les femmes médecins, c’est le perpétuel combat de tous les femmes du Québec pour faire leur place professionnellement que l’on attaque ici. Et c’est cela que le CSF aurait dû fermement dénoncer, pas adouber aveuglément le PL 20 déjà contesté de toutes parts. Je suis, tout comme vous, issue de milieu juridique, je sais à quel point l’ascension des femmes est ardue. Le rôle de l’État, à titre d’employeur, est de favoriser l’avancement des femmes, pas d’orchestrer leur régression. Le féminisme est un humanisme et la vision préconisée par Julie Miville-Dechêne le nie catégoriquement.

Voilà pourquoi je vous présente aujourd’hui ma démission comme membre du Conseil du statut de la femme.

Je vous prie de recevoir, madame la ministre, l’expression de ma considération distinguée.

Julie Latour
Avocate