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Vouvoyez-vous !

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Pierre-Karl, Martine, Alexandre, Bernard et Pierre! Tu, toi, ton, ta, te! En écoutant l’autre soir le débat des candidats à la chefferie du PQ, une chose m’a frappé: ils se tutoyaient tous! Sur le coup, je me suis dit: ne fais pas le grognon, et pour une fois, accepte ton époque, ça ne te fera pas de mal. Alors je suis vite passé à autre chose, jusqu’à ce qu’une amie, puis une autre, me confessent, presque en le chuchotant, que la chose les avait exaspérées aussi. Puisque je ne suis pas le seul à ronchonner, je me permets quelques mots sur la question, quitte à passer pour le papy grincheux du jour.

Je sais, nous vivons dans une société qui a fait de la familiarité sa marque de commerce. Le vouvoiement, au Québec, est moins perçu comme une marque de politesse qu’à la manière d’une frontière sociale et culturelle imposée dans le langage qui crée une distance artificielle et désagréable entre les êtres. Et pourtant, à moins de le congédier une fois pour toutes, et se priver de cette si belle nuance dans la langue française, il doit bien avoir d’une manière ou d’une autre un certain usage dans certaines occasions. Un débat entre candidats à la direction d’un parti politique devrait être une de ces occasions.

Pourquoi? Simplement parce qu’il ne s’agit pas que d’un concours de popularité où celui qui se montrera le plus sympathique et familier méritera les applaudissements chaleureux du public. Les candidats à la chefferie du PQ espèrent chacun devenir dans quelques semaines chef de l’opposition, à l’Assemblée nationale et dans quelques années, premier ministre du Québec. Qui sait, certains s’imaginent même vraiment dans le rôle du premier président de la République du Québec – et s’ils ne parviennent pas à s’imaginer dans ce rôle, que font-ils dans cette course, d’ailleurs?

Vous me voyez venir: ceux qui occupent de telles fonctions devraient spontanément se vouvoyer lorsqu’ils débattent publiquement. Un certain sens des formes ne fait pas de mal. Il traduit un respect affiché pour les institutions et les fonctions qui y sont associées. On nous dira: les candidats se tutoient tous en privé. C’est vrai. Ou du moins, je devine que ce l’est. Mais on ne se comporte pas en privé comme en public. Je devine qu’en privé, chacun d’eux porte souvent un t-shirt. Ils ne l’ont pourtant pas porté lors du débat. Le vouvoiement, c’est une forme d’hommage rendu à la société, à ses codes, aux exigences de la politesse.

On ne va pas en faire une règle absolue. Le Québec n’est pas la France et les bonnes manières passent rapidement ici pour du pédantisme. Mais on pourrait aisément étendre un peu son usage. Le vouvoiement évite la familiarité excessive ou illusoire, il rappelle qu’on ne discute pas de la chose publique devant des centaines de militants comme on se chicane à propos du Canadien dans une brasserie. Qu’on le veuille ou non, il donne un air de sérieux aux choses qui doivent être prises au sérieux. Ce n’est pas de trop. J’ai même tendance à croire qu’il rehausse le niveau de vocabulaire de chacun: celui qui vouvoie fera un effort supplémentaire pour s’exprimer rigoureusement.

Ne devrait-on pas généraliser son usage, d’ailleurs? À l'école, d’abord. Dans un monde normal, on vouvoie son professeur. Dans les commerces, ensuite. Doit-on vraiment faire semblant qu’on connait chaque vendeur qu’on croise? Et pourquoi pas lorsqu’on s’adresse à un inconnu dans la rue pour lui demander quelque chose? Mais je m’enthousiasme. Alors je me contenterai d’une espérance modeste: que lors du prochain débat, ou peut-être lors du suivant, les candidats à la chefferie du PQ se rappellent qu’ils ne sont pas au camp de vacances mais dans une lutte pour accéder aux plus hautes fonctions politiques. Mais cette espérance modeste, je sens bien qu’elle est encore trop grande.

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