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La vie et rien d'autre...

La vie et rien d'autre...
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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Samedi après-midi, dans les rues de Montréal, le projet de loi 20 du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, se méritait une manifestation d’un tout autre genre.

Cette fois-ci, pas de médecins fâchés contre les quotas de patients que le ministre entend leur imposer. Cette fois-ci, c’est au volet oublié de son projet de loi que les manifestants s’opposaient.

Baptisée la «marche de l’espoir», la manif portait sur le volet du projet de loi «modifiant diverses dispositions législatives en matière de procréation assistée». Lequel, entre autres choses, interdit «l’exercice d’activités de fécondation in vitro chez une femme âgée de moins de 18 ans ou de plus de 42 ans».

De manière draconienne, le  projet de loi interdit également «à quiconque oeuvrant dans le secteur de la santé ou des services sociaux de diriger une personne vers une clinique de procréation assistée située hors du Québec afin que cette personne y reçoive des services de procréation assistée qui ne sont pas conformes aux normes prévues par la présente loi ou par un règlement pris pour son application. ».

Il est vrai que le programme de procréation assistée, créé en 2010 sous le gouvernement Charest, ratissait trop large et que par conséquent, ses coûts ont explosé depuis. Des modifications étaient donc nécessaires. Aucun doute là-dessus.

En 2013, Le Devoir rapportait même que «l’État débourserait 63 millions pour quelque 7000 cycles de fécondation in vitro (FIV). Or, non seulement le seuil de 63 millions a été atteint cette année, mais en bout de course, avant le 31 mars, le gouvernement se voit contraint d’injecter environ 5 millions supplémentaires. (...) lorsqu’on s’aperçoit, comme Le Devoir le met en relief ce matin, qu’au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), plus de 6,2 millions prévus pour la procréation assistée ont servi à soigner les calamiteuses finances de l’institution, les bras nous en tombent. « 40 % de l’argent versé par Québec pour la FIV [...] a été fondu à l’intérieur du déficit global de l’établissement », écrit notre collègue Amélie Daoust-Boisvert.»

La question, la vraie, est toutefois à savoir si les modifications du docteur Barrette sont vraiment les plus appropriées et les plus équitables ou si, au contraire, elles visent essentiellement à «économiser» près de 50 millions de dollars sur les plus de 70 millions que le programme coûte maintenant.

Selon une étude de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS), depuis la crise financière de 2008, les mesures d'austérité, de compressions budgétaires ainsi que les mesures de «sortie de crise» au Québec auraient «créé un fossé d'environ 7 milliards de dollars entre les hommes et les femmes». Et ce, à la défaveur des femmes. Force est de constater qu'en réduisant le programme de procréation assistée de manière aussi marquée, le gouvernement actuel ne fait pas exception à cette tendance troublante.

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Se priver d'une partie de son avenir

Nul besoin de rappeler ici que le nombre de naissances au Québec, après une remontée dans les années 2000, a diminué légèrement pour se stabiliser depuis à une moyenne d’un peu plus de 88 000 enfants par année. Quant au fameux taux de fécondité, selon l’Institut de la statistique du Québec, à 1,65 enfant par femme en moyenne, il est nettement inférieur au «seuil de remplacement des générations – de l’ordre de 2,1 enfants par femme dans les pays développés».

En excluant les femmes de plus 42 ans du programme de procréation assistée, le ministre fait également fi d’un fait crucial : plus de 5% des femmes qui ont un enfant au Québec ont plus de quarante ans. Bref, le projet de loi opère une forme de discrimination que le ministre est incapable de justifier.

Selon l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, ce geste «relève d’un non-sens et n’est ni plus ni moins qu’une atteinte grave au droit des femmes de donner la vie ».

Ce lundi, en entrevue avec La Presse, la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francoeur, avance aussi qu’en agissant ainsi, le ministre «s’attaque non au gras du système de santé, mais bien à l’os, à ce qui le tient en place.» Mme Francoeur, soit en passant, est également la successeur de Gaétan Barrette à la tête de la FMSQ.

Vendredi dernier, à l’émission de radio Médium Large, j’écoutais une entrevue sur le même sujet.

Parmi les invités, il y avait Sophie, âgée de 43 ans et sans enfant. Son cri du cœur est à entendre et à méditer : « Je peux comprendre qu'on ne soit pas payantes statistiquement, parce que les chances de réussite sont moins grandes. Mais qu'on nous considère comme des criminelles, qu'on vienne me dire ce que j'ai le droit de faire ou de ne pas faire avec mon corps, alors que ça ne concerne que moi, ça ne passe pas. C'est dur à prendre d'avoir un gouvernement qui nous dit que c'est un bar ouvert, que [les enfants nés de traitements de fertilité] sont des bébés artificiels. » Pour écouter  l’entrevue, c’est ici.

 

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Combien de rêves seront brisés?

J’écoutais l’entrevue et je comprenais très bien de quoi Sophie parlait.

Sans enfant moi-même et par hasard, c’était précisément à l’âge de 42 ans que le désir d’enfant m’a prise. Ayant eu un cancer du sein agressif à l’âge de 35 ans, je ne savais pas si j’étais encore fertile.

Pour des raisons personnelles et de vie que je garde pour moi, il m’a malheureusement été impossible de vivre ce rêve.

En écoutant l’entrevue, je me suis mise à penser à ce qui serait arrivé si cet épisode de ma vie s’était passé sous l’existence d’un programme de procréation assistée tel que modifié par le gouvernement actuel.

Si j’avais été infertile, comment aurais-je pris que l’on m’exclut aussi cavalièrement du programme pour la simple raison que je frôlais déjà les 43 ans? Je l’aurais pris mal, très mal. Une chose est sûre. Je l’aurais mal pris parce que cela aurait constitué un acte évident de discrimination purement arbitraire.

Si je rencontrais le ministre Barrette, je pourrais lui raconter ce que c’est que d’avoir voulu un enfant à presque 43 ans et de ne pas avoir pu l’avoir. Certes, dans mon cas, c’était pour des raisons personnelles hors de mon contrôle, mais la douleur émotive que cela a engendrée n’est guère différente de celle d’une autre femme de 43 ans qui, si le projet de loi est adopté, devait vivre le même manque pour des raisons purement «législatives» et budgétaires.

Aujourd’hui dans la cinquantaine, je lui raconterais le sentiment de vide avec lequel on doit vivre jour après jour. Je lui expliquerais les larmes qui montent, discrètement, à chaque fois que l’on croise une femme dans la quarantaine avec un jeune enfant. Et il y en a de plus en plus. Heureusement.

Je lui expliquerais que cet ou cette enfant, qui n’a jamais vu le jour, ne contribuera jamais à sa société. Qu’elle ou il ne sera jamais médecin, enseignant, artiste, écrivain, ministre, infirmier ou premier ministre. Qu’il ou elle n’aura jamais d’enfant à son tour. Qu’il ou elle, qui sait, ne sauvera jamais une vie.

Je lui dirais qu’un jour, je vais vieillir sans enfant, sans son regard et ses gestes protecteurs dans une société où, considérant l’état lamentable des soins à domicile, vieillir en paix chez-soi est de plus en plus risqué.

S’il est vrai qu’on ne fait pas des enfants pour «assurer nos vieux jours», il est aussi vrai que sans enfant pour nous épauler, l’inquiétude nous guette nettement plus.

Bref, je lui dirais à quel point retirer ce droit – et surtout, ce bonheur -, à une femme de plus de 42 ans tout simplement parce qu’elle a la malchance d’avoir besoin de recourir à la procréation assistée, est un geste lourd de conséquences.

C’est un geste lourd de conséquences pour la société québécoise dans son ensemble et pour la qualité de vie de ces femmes et de leurs partenaires de vie qui sont parties prenantes à ce «projet parental».

Pourquoi empêcher la vie de voir le jour lorsqu’elle le pourrait ?

Pourquoi priver les femmes âgées de plus de 42 ans d’une famille ?

Pourquoi priver la société d’une partie de son avenir ?

Pour des économies de bouts de chandelle ? Monsieur le ministre, vous pouvez faire nettement mieux que ça.

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