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Patrick Lagacé, les commentaires, les journalistes ... et vous, Jos Public

Patrick Lagacé, les commentaires, les journalistes ... et vous, Jos Public

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Suite à ma dernière chronique Médias dans Le Journal de Montréal dimanche dernier, j’ai eu pas mal d’échos et de réactions. Le plus notoire d’entre eux est sans contredit Patrick Lagacé, avec la chronique qu’il signe aujourd'hui dans La Presse +. Texte dont il avait déjà publié, hier une version préliminaire sur ma page Facebook. Où il écrivait entre autres:

"Il n'y a aucune espèce de discussion possible — je parle d'une discussion intelligente — sur un blogue moindrement achalandé. Cela a déjà été possible sur les blogues, à une époque où les blogues étaient moins populaires, je pense aux balbutiements de mon blogue sur Canoë, circa 2005-2006. Pourquoi est-ce impossible de discuter intelligemment ? Mes pistes de réponse :

1 — Ça se passe devant « public » et devant public, personne n'admet jamais être dans l'erreur.

2 — Ça se passe devant public, bis : ce qui compte, c'est la phrase qui tue, c'est le mot d'esprit impayable, c'est de faire mouche.

3 — L'anonymat garantit une impunité quasi-complète, ce qui fait que les règles de politesse, les codes de vie en société foutent le camp.

À cause de 1, 2 et 3, le niveau de la discussion est d'une bêtise à faire brailler Chuck Norris. Résultat: ceux qui ont quelque chose à apporter au débat et qui voudraient le faire de bonne foi... Ne le font pas. Et ils ne le font pas parce que la section commentaires dudit blogue — et vous pouvez étendre cela à la section commentaires de n'importe quelle nouvelle/chronique moyennement importante sur un site moyennement fréquenté — ressemble bien vite à une scène de Vol au-dessus d'un nid de coucous.

(...)

Ça ne signifie pas que le public soit con. Le public n'est pas con. Mais Jos Public n'a pas envie d'aller se faire traiter de nazi (ou autre épithète) parce qu'il pense A, B ou C par des internautes portant le nom de BananeBanane_165.

(...)

Personnellement, je pense qu'il y a trop de voix du public dans nos médias. Je sais que certaines personnes vont avaler leurs Corn Flakes de travers en lisant cela, plusieurs auditeurs de Paul Houde, où je chronique au quotidien, ont avalé les leurs de travers quand j'ai dit exactement cela, il y a une semaine. Permettez que je m'explique.

Fut une époque où Jos Public n'avait à peu près que deux tribunes pour s'expliquer, médiatiquement (je caricature, mais vous comprenez ce que je veux dire) : la tribune téléphonique de la radio (et de la TV) et une lettre au journal. Eh bien, l'époque a changé. Aujourd'hui, tout le monde peut avoir une tribune s'il le désire, ne serait-ce qu'en se fendant d'un statut Facebook, en commentant sous ce statut, en écrivant des tweets, en se partant un blogue. L'opinion publique n'a jamais été aussi publique. L'opinion publique n'a jamais été aussi incontournable qu'en ce début de 21e siècle. Nous vivons une époque formidable de prise de parole (...).

Bref, Jos Public n'a plus besoin des médias pour s'exprimer. Les médias devraient cesser d'utiliser les vues de Jos Public pour remplir de l'espace-temps..."

Mais, si vous ne l'avez pas déjà fait, allez lire au complet la chronique, qui s'intitule Bye-bye BananeBanane_69.  

Je ne vais pas prétendre répondre à tout dans un seul billet. D’autant plus que ce n’est pas la première fois que j’aborde le sujet. Je l’avais lancé dans ma chronique Médias du dimanche 7 mars, dans le Journal. Et j’y étais revenue par la suite sur mon blogue, avec deux autres billets : ici, et ici. Billets qui avaient soulevé des commentaires intéressants, d’ailleurs. Car oui, ça existe ! En tout cas, c’est ce que j’ai en majorité, moi, sur mes blogues. J'essaierai d'ailleurs d'expliquer pourquoi, dans un prochain billet.

J’en profite déjà pour remercier mes lecteurs, les féliciter... et, déjà, les questionner, comme je le fais toujours sur mon blogue : Que pensez-vous de tout ça? Et en l’occurence, quel effet ça vous fait, de vous faire appeler « Jos Public » ?

Avant d'aller répondre, prenez quand même le temps de lire mes réflexions sur le sujet. Moi qui suis aussi une journaliste, ne l’oubliez pas...

D’abord : eh bien oui, comme Patrick le soulignait si bien sur Facebook, on a bel et bien changé d’époque. Et sachez que cela, 99% des journalistes (et j’inclus là-dedans leurs patrons) ne l’ont toujours pas compris.  Quant au 1% qui reste...  la majorité aimerait mieux ne pas vivre dans cette nouvelle époque.

Et cela, disons-le: c'est beaucoup à cause de vous, Jos Public. Parce que vous non plus, à 99%, vous n’avez pas encore réalisé ce qui se passe. Vous avez eu tout à coup, pour vous exprimer, les mêmes possibilités, la même ampleur et le même auditoire potentiel qui étaient jusqu’ici l’apanage des journalistes et des médias. Mais contrairement à nous, journalistes, qui avons passé des années à nous faire former, à nous initier à une éthique des médias, à maîtriser le langage écrit, à comprendre qu’on ne peut pas publier, dans un média, les mêmes choses qu’on dit à nos amis autour d’une bière ... Vous, vous arrivez sur le même terrain en n’ayant AUCUNE IDÉE de tout ça. Les médias auraient-ils quelque chose à faire pour mieux vous diriger, et même vous éduquer ? Sûrement. C’est un sujet sur lequel il faudra revenir.

Mais en attendant, que commencez-vous par faire, cher Jos Public, en débarquant dans l’univers des médias, en commentant des articles, en publiant sur Facebook, ou même en démarrant votre propre blogue ? VOUS DÉFOULER ! Vous avez sur le cœur toutes ces décennies de frustrations face aux médias. Avec tellement peu de possibilités de vous exprimer. Toutes ces injustices, face auxquelles vous ne pouviez pas grand-chose. Tous ces reportages inexacts, ou biaisés, et même parfois truffés d’erreurs. Des erreurs trop rarement admises et corrigées par les médias d’ailleurs...  en tout cas pas avec l’ampleur que cela mériterait.

Face à tout cela, jusqu’ici, vous aviez peu de recours, sauf pour les cas d’erreurs vraiment graves. Et, surtout, peu de tribunes. Sauf, comme le soulignait Patrick, les lettres aux lecteurs et les lignes ouvertes. Et là, encore, cela passait par un filtre : dans le journal, le responsable du courrier aux lecteurs fait une sélection ; à la radio, le ou la recherchiste filtre les appels, et l’animateur\trice intervient, et contient les échanges. Mais avec internet, plus rien de tout ça.

En plus, les médias vous ont cordialement invités à débarquer chez eux, et vous ont jovialement et candidement donné la parole. Qu’est-ce que vous l’avez prise ! Quel party vous vous payez ! C’est un peu comme lors de ces partys dans une maison dont l’adresse se répand via Facebook ou Twitter, et qui se retrouve envahie par des inconnus, puis carrément saccagée. Alors, ne venez pas trop vous étonner maintenant de ce que, dans les médias et chez les journalistes, on n’ait plus trop envie de vous voir, et de vous entendre. C’est ce qui ressortait de ma chronique de dimanche dernier, alors que quelques journalistes se vidaient le coeur. Et c’est aussi ce que soulignait Patrick Lagacé dans sa chronique.

Voilà, cher Jos Public, ce que j’avais à dire aujourd’hui en ce qui vous concerne.

Et maintenant, au tour de mes collègues journalistes (dont Patrick Lagacé, puisque c’est lui qui, en l’occurrence, a répondu à ma chronique):

Hey, c’est drôle, j’ai toujours cru que le public était, pour les médias, et pour nous, journalistes, notre pain et notre beurre. On aime se dire qu’on fait ce métier pour « défendre l’intérêt public». Dans nos reportages et nos chroniques, c’est au public qu’on s’adresse. Et c’est par lui qu’on vit et qu’on meurt. De lui dépendent notre lectorat, nos cotes d’écoutes, nos tirages, nos pages vues, notre temps de lecture, etc. Alors pourquoi cette espèce de condescendance, que l’on perçoit régulièrement de la part de journalistes, quand on parle « du public » ? Déjà, parler de « Jos Public », ça donne le ton... Les médias investissent, chaque année, je ne sais pas au juste combien de dollars $$$, en mesures de cotes d’écoutes, de lectorat, et de divers paramètres pour mesurer l’adhésion de leur public. Alors pourquoi, maintenant qu’il peut s’exprimer avec des moyens de 2015, le public devient-il tout à coup un tel emmerdement ?

On va se le dire, pourquoi: on se fait déboulonner de notre trône, de notre tribune unique. On perd un privilège. On se fait miner, aussi, l’autorité qu’on en était venue à prendre pour acquis. C’est normal de ne pas trouver ça drôle. Et même, de souhaiter que rien de tout ça ne soit en train d'arriver. Je disais, au début de ce billet, que, 99% des journalistes n’ont toujours rien compris à ce qui se passe, et que le 1% qui reste aimeraient mieux vivre à une ancienne époque. C’est le genre de réaction qu'on ceux et celles qui ont comme premier réflexe de lever le nez sur "Jos Public".

Mais avec tout ça, on ne progresse pas. Les médias, le journalisme, sont un domaine où on avait la prétention de prôner l’avancement, le progrès, d’être à l’avant-plan des tendances. Là, on se met à faire le contraire : on voudrait mettre les « brakes », et même revenir en arrière... On a des questions à se poser.

On ne peut pas revenir en arrière. Patrick Lagacé écrivait notamment : « Nous vivons une fantastique ère de prise de parole. L’opinion publique n’a jamais été aussi... publique.» En effet. Il écrit aussi : «Au final, avec Facebook, Twitter et les blogues : si vous avez quelque chose à dire, il y a une tribune quelque part pour vous permettre de le dire. Il n’y a jamais eu plus grand porte-voix pour la parole des citoyens. Cette constellation de petites tribunes constitue un média de masse en soi.» Justement. Et donc, on veut faire quoi, dans les médias ? Abandonner complètement ces tribunes aux Facebook et aux Twitter de ce monde ? À d’autres plateformes qui n’ont même pas encore été inventées ? À tous les nouveaux médias qui sont en train de se développer en ligne ? Dites-vous bien qu’il y a plein de gens, partout dans le monde, dans leur sous-sol, qui sont en train de réfléchir à des façons de joindre des publics, d’avoir un impact, d’exploiter des communautés... Il y en a au moins quelques-uns, à un moment donné, qui vont réussir, et possiblement de façon spectaculaire. Et personne pas besoin d’une carte de la FPJQ pour ça...

Alors, on fait quoi ? On abandonne ce terrain, et on se réfugie dans notre logique d’avant 1990 ?  Après tout, quand on sera en train de de disparaître, on pourra toujours blâmer notre public. Tiens, ce sera de ta faute, « Jos Public »...

D'ailleurs, que vous soyez journaliste, ou membre du public : qu’en pensez-vous ?