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Déterminée à faire libérer son mari

Ensaf Haidar à la tête d’une mobilisation internationale pour faire libérer le blogueur Raïf Badawi

Ensaf Haidar, épouse du blogueur saoudien Raïf Badawi et porte-étendard de la lutte pour sa libération.
Photo Le Journal de Montréal, Carmen Houde Ensaf Haidar, épouse du blogueur saoudien Raïf Badawi et porte-étendard de la lutte pour sa libération.

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SHERBROOKE | Partie d’Arabie saoudite en 2011 vers l’Égypte et le Liban pour fuir les menaces, Ensaf Haidar a atterri à Sherbrooke en octobre 2013 avec ses trois enfants, Najwa, 11 ans, Tirad, 10 ans et Miryam, 7 ans. Elle y mène depuis la croisade de sa vie: faire libérer son mari Raïf Badawi, condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir opéré un blogue jugé trop libéral. Elle s’est confiée au Journal sur sa vie et ses rêves.

Qu’est-ce qui vous a poussée à fuir l’Arabie saoudite avec vos trois enfants en 2011?

Raïf avait commencé à subir des pressions à cause de son blogue. Il avait reçu des menaces et avait même été attaqué à l’arme blanche. On lui avait retiré son permis de travail et il ne pouvait plus subvenir aux besoins de la famille. Nous avons décidé d’aller nous installer au Liban. Je suis partie avec les enfants et il devait nous y rejoindre quelques semaines plus tard, mais il a été arrêté.

Vous ne vous attendiez pas à ce qu’il soit arrêté?

Non, ça faisait plusieurs années qu’il opérait son blogue et on n’avait pas eu de problèmes avant. Après le Printemps arabe en 2011, l’Arabie saoudite a commencé à appliquer la loi islamique plus sévèrement et à arrêter et condamner de plus en plus de personnes. Jamais on n’aurait pensé que ça irait jusque-là.

Pourquoi êtes-vous venus au Canada après le Liban?

Nous pensions être en sécurité au Liban, mais j’ai reçu des menaces moi aussi et le père de Raïf a essayé de m’enlever les enfants. Comme le Liban et l’Arabie saoudite ont une entente d’extradition, mes enfants auraient pu être expatriés (à leur grand-père) en Arabie. J’ai donc déposé une demande auprès du Commissariat aux réfugiés de l’ONU et c’est le Canada qui a répondu le premier à ma demande.

Chaque vendredi, votre mari risque d’être fouetté. Comment vivez-vous ces moments?

C’est de la torture psychologique pour moi et pour Raïf à chaque semaine. On est contents chaque fois que sa peine est reportée, mais, tant qu’elle n’est pas annulée, nous sommes toujours inquiets.

Mon pays d’origine est pris maintenant et sent que tout le monde est contre lui. Les islamistes sont isolés. La Cour suprême a recommandé que mon mari soit accusé d’apostasie, qui peut aller jusqu’à la décapitation. C’est le même juge qui avait condamné Raïf d’insulte à l’Islam en 2012 qui est responsable de son dossier. Il semble avoir un préjugé défavorable contre Raïf. On ne sait vraiment pas ce qui peut arriver, mais je vais continuer à dénoncer. Si on garde le silence, ils vont pouvoir faire ce qu’ils veulent.

Parlez-nous de votre vie en Arabie saoudite.

Nous avons voyagé à l’extérieur du pays mon mari et moi et nous y avons découvert d’autres façons de vivre que la loi islamique. À la maison, avec Raïf, on essayait de vivre assez librement. Je ne portais pas le voile, alors qu’à l’extérieur, et même dans ma famille, je devais porter le voile intégral. C’est encore plus sévère aujourd’hui qu’avant. Maintenant, les hommes et les femmes ne peuvent plus se rencontrer librement. Dans chaque maison, il y a une pièce réservée pour la visite et les femmes n’ont pas le droit d’y entrer. Je ne connais pas les hommes de ma propre famille, comme mes cousins.

Les hommes et les femmes ne travaillent jamais ensemble dans les mêmes endroits, sauf les docteurs et les infirmières. Il y a même des files d’attente pour les femmes et des files pour les hommes dans les lieux publics, comme dans les banques.

C’est très difficile pour les hommes et les femmes de mieux se connaître, il y a beaucoup de problèmes dans les couples à cause de cela.

Nous avions choisi de ne pas inscrire les enfants dans une école d’Arabie saoudite. On trouvait que les choses qui étaient interdites étaient trop intenses. Nous les avons inscrits dans une école internationale où c’était moins sévère.

Quelles études avez-vous faites et est-ce que vous avez travaillé à l’extérieur de la maison?

J’ai étudié la religion et aussi pour devenir enseignante, mais je n’ai pas travaillé parce qu’il n’y avait pas assez d’emplois. Beaucoup de femmes s’en vont en enseignement parce qu’il n’y a pas beaucoup de métiers où elles peuvent travailler.

Comment se passe l’adaptation pour les enfants?

Tout le monde a été très gentil et accueillant. Mes enfants vont vers les gens facilement et ils s’intègrent bien. Ils avaient déjà appris le français au Liban, alors c’est facile pour eux. Moi, j’ai pris des cours de francisation, je veux continuer les cours, mais, là, je n’ai pas le temps avec toute la mobilisation pour faire libérer Raïf.

Avez-vous reçu des menaces depuis votre arrivée au Canada? Vous sentez-vous en sécurité ici?

Je n’ai pas reçu de menaces. Parfois, j’ai peur lorsque je vois ce que fait l’État islamique, mais je me rassure puisque je suis dans un pays libre ici. Mais, là, les actions terroristes se passent jusqu’ici aussi.


Cette entrevue a été réalisée avec l’interprète Mireille Elchacar d’Amnistie Internationale Estrie.

 

Brèves

Qui est Raïf Badawi ?

Raïf Badawi, blogueur saoudien
Photo Le Journal de Montréal, Carmen Houde Raïf Badawi, blogueur saoudien

Raïf Badawi a été arrêté en 2012 pour avoir tenu un blogue où il faisait la promotion de la liberté de religion et des valeurs libérales. Il a été condamné à 10 ans de prison, 1000 coups de fouet et 300 000$ d'amende.

M. Badawi a reçu les 50 premiers coups de fouet sur la place publique le 9 janvier. Les séances prévus tous les vendredis midi ont été reportées depuis. Sa cause ayant été ramenée devant la Cour suprême du pays, il pourrait subir un nouveau procès et encore faire face à une accusation d'apostasie et à une condamnation à mort.

 

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