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Ni technocrates ni fournisseurs soumissionnaires

Cyrille Béraud, président de Savoir-faire Linux, vice-président de l’Association Professionnelles des Entreprises en Logiciel Libre
Cyrille Béraud, Savoir-faire Linux

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Face au « bordel informatique », un porte-parole de l’industrie du logiciel libre n’attaque les syndicats du secteur public que pour mieux faire croire que sa sous-grappe industrielle incarnerait « la solution » miracle.

Je me réjouis chaque fois qu’une nouvelle voix s’ajoute ou revient se faire entendre dans le présent débat visant à nous sortir des fouillis ruineux d’une informatisation mal maitrisée. Car nous n’arriverons pas à en sortir sans les contributions du plus large éventail possible de parties prenantes, de la plus ultraspécialiste au simple individu dont on informatise la vie.

Hier, c’était l’Association Professionnelles des Entreprises en Logiciel Libre de s’exprimer dans ce Journal à travers le clavier de son vice-président, Cyrille Béraud, président de la firme Savoir-faire Linux.

Lui aussi déclare que « la situation est catastrophique : dépassements de couts systématiques, échecs de projets à répétition (...). »

Il conclut même que « c’est d’un véritable électrochoc dont l’industrie des TI au Québec a besoin. »

Gros sabots industriels

Sauf que ce qu’il présente comme « la solution » est tout autant simpliste que totalement intéressé :

« Seule la mise en place d’un marché ouvert, libre et concurrentiel permettra de créer les conditions d’une sortie de cette impasse. En informatique, cela porte un nom : le logiciel libre. Il a été inventé pour cela. »

Indéniablement, nous pouvons reconnaitre que le logiciel libre offre dans beaucoup de cas une capacité nettement meilleure au logiciel propriétaire pour répondre adéquatement et économiquement aux besoins très particuliers des administrations publiques.

Cependant, plutôt que d’en faire la démonstration, le persévérant porte-parole des entreprises en logiciel libre choisit étrangement de consacrer l’essentiel de son texte à faire des syndicats les boucs émissaires du « bordel informatique ».

Pas que je suis prêt à donner le Bon Dieu sans confession aux syndicats ici. J’ai moi-même été témoin à l’occasion de leur contribution au « bordel » en informatique. Le cas du Dossier Santé Québec, l’un des plus lancinants et couteux dérapages informatiques toujours en cours, est éloquent. Alors que ce projet était encore jeune et réformable, les grandes centrales syndicales ont délibérément manœuvré pour retarder et édulcorer la campagne que des associations de patients, consommateurs et professionnels de la santé voulaient mener pour que ce projet réponde mieux aux besoins réels. Il semble qu’à cette époque, ces centrales voulaient ménager le gouvernement avec lequel elles négociaient sur des enjeux qu’elles considéraient comme nettement plus importants pour leurs membres.

Cependant, j’ai aussi été souvent témoin de contributions inverses. Par exemple, de syndicats dans le secteur bancaire qui avaient beaucoup fait pour mettre en garde la haute direction d’un groupe financier des dangers pour la clientèle d’un système de décision automatique très mal conçu. Et lorsqu’effectivement ce système s’avéra aussi désastreux qu’on l’avait craint, le vice-président markéting reconnut – du bout des lèvres – que l’entreprise aurait dû écouter ses syndiqués.

L’un et l’autre exemple n’ont rien d’étonnant. Les syndicats, comme toute autre organisation politique, choisissent, priorisent et mènent leurs batailles en fonction de leurs intérêts institutionnels et ceux de ses membres. Inévitablement, ces intérêts peuvent ponctuellement coïncider ou diverger d’autres intérêts. Sociétaux, industriels ou commerciaux, notamment.

S’aliéner des partenaires?

Certes, Cyrille Béraud a bien des raisons d’être exaspéré de prêcher et traverser dans le désert depuis tant d’années. Mais en attaquant sans nuance aucune les « SPGQ et syndicats moutons », Béraud n’est-il pas en train de scier la branche sur laquelle son industrie veut se poser?

Car premièrement, les syndicats de la fonction publique semblent en voie de gagner le point le plus immédiatement important pour leurs membres et eux-mêmes. Malgré l’austérité à l’ordre du jour, l’actuel président du Conseil du Trésor du Québec, Martin Coiteux, a promis d’engager plus de professionnels et de cadres afin que l’État dispose à l’interne de l’expertise nécessaire pour encadrer les développements informatiques ainsi que... les fournisseurs informatiques privés.

Rappelons qu’il s’agit actuellement d’une des rares mesures de sortie du « bordel informatique » faisant consensus entre les gouvernement, parties d’oppositions et nombreuses autres parties prenantes s’étant exprimées publiquement.

Deuxièmement, nous ne pourrons pas sortir du « bordel » sans une participation nettement meilleure des utilisateurs quotidiens des systèmes informatiques dans leur conception et leur opération. Ces utilisateurs sont de plus en plus nous, les citoyens. Mais ces utilisateurs-clés demeureront aussi centralement et en grands nombres des employés... syndiqués.

En s’autoproclamant « la solution » et dénigrant d’incontournables partenaires, Béraud fait paraitre sa sous-grappe industrielle comme indifférente à la complexité et l’ampleur des défis à relever et avec qui. Et un peu comme le personnage d’Iznogoud, cette industrie parait soudain n’aspirer qu’à « devenir calife à la place du calife » : remplacer l’industrie du logiciel propriétaire dans sa position dominante pour définir et fournir les solutions.

Or, l’industrie du logiciel libre comme celle du logiciel propriétaire devraient reconnaitre que nous sommes désormais au 21e siècle, en 2015.

Informatisation, affaires publiques

L’informatisation n’est plus qu’affaires techniques, industrielles et commerciales.

L’informatisation est devenue aussi questions de politiques publiques, de gouvernance et de démocratie.

Tout comme d’autres domaines hautement techniques comme l’énergie, la foresterie, le transport, le médicament, l’environnement, nous ne voulons plus abandonner les décisions qui affectent nos vies, nos communautés, nos ressources matérielles et monétaires ainsi que nos avenirs aux seuls technocrates et fournisseurs soumissionnaires.

Nous ne voulons plus laisser aux technocrates et fournisseurs soumissionnaires la définition de nos besoins, de nos réponses à ceux-ci ainsi que de nos moyens concrets pour réaliser ces réponses. Nous voulons avoir aussi notre mot à dire. Pas seulement parce que nous croyons en avoir le droit et le devoir. Mais aussi parce que c’est un moyen de maitriser cette informatisation complexe. D’éviter le plus possible ces inutiles dérives et dérapages.

Évidemment, une telle démocratisation implique inévitablement une politisation de l’informatisation. Pour le meilleur comme pour le pire.

Cependant, l’informatisation devenant affaires publiques appelle dans l'espace public des discussions et des arguments qui donnent au moins l’apparence de rechercher le bien commun.

L'infomatisation devenant affaires publiques, apparaissent désormais déplacés les boniments et lamentations en public de boutiquier. Libre ou propriétaire.