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CA_Patrick-DésyClaude LangloisMathieu Turbide

Pour en finir avec les vins en vrac à la SAQ

vins SAQ

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Vous n’avez pas idée comment ça me frustre d’être pratiquement obligé, à chaque année, de parler de vins de «dépanneur». Ou de vins importés en vrac et embouteillés au Québec, appelez ça comme vous voulez.

Si j’étais blogueur spécialisé en vins en France, en Angleterre ou même aux États-Unis, je vous parlerais de vins «normaux», qui proviennent de telle ou telle région, qui sont produits par des vignerons, par une entreprise ou par une coopérative vinicole. Je vous parlerais de la qualité du millésime, des cépages utilisés dans ce coin du monde, du style préconisé par les oenologues de ce domaine, des méthodes de viticulture, etc.

Et vous savez quoi? J’adorerais ça. Car c’est exactement pour ça que j’ai commencé à vous parler du vin, il y a plus de 20 ans.

Je ne fais pas de chroniques ou de textes sur le vin pour vous parler de chimie, de commerce, de transport en bateau-citerne ou encore de marketing à la con.

Mais je n’ai pas le choix. Parce qu’au Québec, dans la majorité des endroits où l’on vend du vin (lire ici: les 10 000 épiceries et dépanneurs), on ne retrouve que des vins étranges aux noms étranges et aux étiquettes totalement inventées. Des vins anonymes dont il faut cacher la provenance, l’année de vinification, les cépages qui les composent, etc, etc.

Moins bons, plus chers

Je l’ai écrit mille fois et je le ré-écrirai encore en lettres majuscules: ÇA N’A AUCUN SENS. Nous sommes les seuls sur la planète à réserver notre plus grande vitrine commerciale (les 10 000 épiceries et dépanneurs) à des produits souvent insipides et (beaucoup) trop chers.

Rentrez-vous ça dans la tête: le vin en vrac est presque toujours moins bon que le vin embouteillé à la propriété. Point à la ligne. Ne me sortez pas un chimiste du laboratoire de la SAQ pour me convaincre du contraire. Ceux qui me suivent depuis longtemps le savent: j’ai régulièrement organisé des dégustations de «vins de dépanneur». pas une fois ou deux, souvent. Je sais de quoi je parle.

Il m’est arrivé de goûter de bons vins importés en vrac. Je ne l’ai jamais caché. Mais c’est toujours l’exception. Et, alors que ça devrait logiquement être moins cher, c’est souvent beaucoup plus cher que l’équivalent en «vins normaux».

(Par exemple, j’ai déjà recommandé La Réserve de Bubas. Mais quand on y pense le moindrement, et qu’on fait preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle, on sait bien que c’est difficile de faire un bon vin dans ces conditions. C’est pour cela que plusieurs de ces vins sont trafiqués avec des colorants, des acidifiants artificiels, etc. Le chroniqueur et journaliste spécialisé en vins, Marc-André Gagnon, le souligne d’ailleurs et l’explique très bien sur son site Vinquebec.)

Et nous, au Québec, l’un des endroits dans le monde où la distribution du vin est la plus contrôlée, on s’est donné un système qui favorise ce genre de vin. Résultat: c’est le tiers de tout le vin consommé au Québec! (Oui, oui, je sais, aux États-Unis, c’est encore pire. Mais je vous rappelle que dans la plupart des États américains, il n’y a pratiquement pas de règle. Ce n’est donc pas un exemple à suivre.)

Vous vous demandez où je veux en venir? J’y arrive.

Une lumière qui dérange

La semaine dernière, Pierre Couture, journaliste au Journal de Québec, a publié une série d’articles portant sur les vins importés en vrac et embouteillés au Québec qu’on retrouve sur les tablettes des succursales de la SAQ. Ce n’est pas tant les analyses en laboratoire qui ont retenu mon attention, mais le malaise évident de la SAQ à donner l’heure juste au sujet de ces vins.

Le plus grand succès de cette série de reportages aura donc été de forcer la SAQ à identifier clairement les vins sur ses tablettes qui sont importés en vrac et embouteillés au Québec. La SAQ refusait jusque là de le faire.

Wallaroo Trail, Bin lot 212 : 12,69 $
vins SAQ

Cette liste est incomplète par ailleurs, selon ce qu’a découvert Marc-André Gagnon, de VinQuébec. Le vin le plus vendu au Québec, le Wallaroo Trail australien, est importé en vrac et embouteillé au Québec. C’est un vin qui n’existe pas en Australie. Comme la plupart des vins importés en vrac, son étiquette et le marketing qui vient avec ont été développés pour charmer les consommateurs d’ici.

Qui plus est, même avec cette liste, il reste encore difficile pour le consommateur de démasquer les vins importés en vrac, souvent cachés sous des étiquettes trompeuses. Je suis encore sidéré d’avoir lu des chroniqueurs et des blogueurs, qui normalement militent pour un meilleur étiquetage des vins, défendre la SAQ sur toutes les tribunes dans ce dossier.

Certains critiques ont reproché à Pierre Couture de ne pas avoir fait analyser suffisamment de vins, de ne pas avoir fait analyser des vins «normaux», provenant de domaine connus et embouteillés sur le lieu de production. Ils lui reprochent, à lui et au chimiste, d’avoir sauté un peu vite à la conclusion qu’il s’agissait de «piquettes». Soit. Peut-être. Mais tout ça aura eu le mérite de mettre le «spotlight» sur une aberration.

Pourquoi la SAQ vend-elle du vin en vrac?

Comme ces vins sont omniprésents dans les épiceries et les dépanneurs, pourquoi la SAQ, de son côté, persiste-t-elle en en mettre autant sur ses tablettes? Ça ne rend pourtant pas service aux consommateurs québécois, mais uniquement aux importateurs et aux embouteilleurs, des multinationales comme Constellation Brands et Kruger. Ces grandes entreprises industrielles font plus de profits sur ce type de vins. Ne vous demandez pas pourquoi il y a depuis quelques années d’autres joueurs qui veulent jouer dans cette talle-là: Julia Wine, François Chartier, etc.

Le plus triste, c’est que ces vins font concurrence à de véritables vins de vignerons, qui mériteraient un peu plus de visibilité. Car, croyez-le ou non, ça existe des vrais vins de consommation courante, disponibles en grande quantité et à petit prix et qui ne soient pas «barrouettés» dans des bateaux-citernes (commentaire à ne pas m’envoyer: «Transporter des milliers de gallons de vins dans une citerne, c’est bon pour l’environnement!») En voici quelques-uns...

En terminant, petit message à ceux qui défendent la SAQ à chaque instant: cessez donc de voir le moindre article qui remet en question les façons de faire de la SAQ comme une attaque envers le modèle québécois! Comme un grand combat pour ou contre la social-démocratie. Il n’y a pas, dans un camp, les valeureux défenseurs de la société d’État et, de l’autre, les méchants capitalistes qui veulent détruire nos acquis. C’est plus compliqué que ça. Et la SAQ, comme toute entité du gouvernement, doit accepter de voir ses pratiques critiquées. Surtout quand, ici, clairement, ses pratiques favorisent justement des entreprises multimillionnaires au détriment des plus petits joueurs et des consommateurs.

La SAQ fait souvent de bonnes choses. Mais elle fait aussi des gaffes, comme toute organisation. Et, parfois, elle adopte des stratégies commerciales qui sont douteuses.

Comme celle de nous vendre autant de vins importés en vrac et de nous les cacher sur ses tablettes


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