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Une vie comme un film qui finit mal

Jean-François Amyot
Photo Agence QMI, Martin Alarie

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Le Québécois Jean-François Amyot a fait 2 millions $ en un après-midi seulement en vendant des penny stocks, alors qu’il contrôlait des comptes offshore aux Bahamas et à Panama. Sa vie ressemble en plusieurs points à celle de Jordan Belfort, le personnage incarné en 2013 par Leonardo DiCaprio comme patron d’une firme de courtage sans scrupules spécialisée dans ces actions de pacotille.

Le Québécois Jean-François Amyot a fait 2 millions $ en un après-midi seulement en vendant des penny stocks, alors qu’il contrôlait des comptes offshore aux Bahamas et à Panama. Sa vie ressemble en plusieurs points à celle de Jordan Belfort, le personnage incarné en 2013 par Leonardo DiCaprio comme patron d’une firme de courtage sans scrupules spécialisée dans ces actions de pacotille.

Jean-François Amyot relate aujourd’hui avec une étonnante candeur cette journée mémorable de 2007, lors d’une entrevue qu’il a accepté de donner à notre Bureau d’enquête en attendant sa sentence aux États-Unis

«Mon rapport d’impôt en 2006, confie-t-il, c’était 16 millions $. En 10 ans, j’ai dû faire 100 millions $.»

Un penny stock est une action cotée en Bourse qui se vend quelques sous. En français, on les appelle les actions de pacotille.

Amyot se confie à notre Bureau d’enquête parce qu’il n’a plus grand-chose à per­dre: il s’est fait prendre non pas par les autorités qui surveillent les marchés financiers ici, mais par les Américains de la Securities and Exchange Commission, la fameuse SEC qui est aux trousses de DiCaprio tout au long du film.

C’est aussi la SEC qui s’est occupée d’un autre promoteur multi-millionnaire de penny stocks montréalais, John Babikian, qui a récemment dû verser 1,9 million $ pour acheter la paix. Ce dernier est toutefois introuvale et n’a jamais voulu donner d’entrevue.

Léonardo DiCaprio incarnant Jordan Belfort dans le film Le loup de Wall Street.
Photo d’archives
Léonardo DiCaprio incarnant Jordan Belfort dans le film Le loup de Wall Street.

« Pas tout blanc »

La SEC réclame contre Amyot un bannissement à vie de transactions sur des penny stocks et une amende de 11 millions $ US à la suite de recours entrepris en 2012. Il ne s’est pas présenté à son procès. Il risque aussi la prison avec une poursuite de l’Autorité des marchés financiers (AMF), déposée en septembre.

«Je ne suis pas tout blanc», reconnaît-il, la voix posée, lorsque nous l’avons rencontré dans un luxueux hôtel du centre-ville.

La SEC a commencé à un moment à s’intéresser aux activités de Jordan Belfort, tout comme à celles de Jean-François Amyot dans les penny stocks.
Capture d'écran
La SEC a commencé à un moment à s’intéresser aux activités de Jordan Belfort, tout comme à celles de Jean-François Amyot dans les penny stocks.

S’il est méconnu du grand public, des gens bien placés l’ont connu. Amyot a organisé des soupers de financement à 1000 $ le couvert pour le sénateur Larry Smith et l’ex-ministre du Revenu Jean-Pierre Blackburn. Il a fréquenté des princes arabes. Il a été l’associé de Jean-Guy Lambert (un proche de Claude Blanchet, le mari de Pauline Marois) et il a eu ses entrées au Sénat canadien. Il a même accompagné Jean Chrétien, Lucien Bouchard et Mike Harris avec une délégation en Chine. Un ex-ministre libéral fédéral, David Dingwall, a siégé au conseil d’une de ses compagnies, dans laquelle un proche de Vito Rizzuto, Tony Papa, était actionnaire.

Jean-François Amyot a fréquenté des gens richissimes dans des partys, comme le Loup de Wall Street.
Capture d'écran
Jean-François Amyot a fréquenté des gens richissimes dans des partys, comme le Loup de Wall Street.

Caché aux Bahamas

Au cours des dernières années, Amyot a vécu aux Bahamas, un paradis fiscal, dans une quartier clôturé et gardé pour ultrariches.

«Je suis parti de Montréal en 2012 parce qu’on m’a informé que ma vie était en danger, confie-t-il en faisant référence à la présence du crime organisé dans les penny stocks.

Pendant les années 2000, Amyot a contrôlé et fait la promotion d’une centaine de penny stocks au Québec et ailleurs en Amérique du Nord. En théorie, ces actions servent aux petites compagnies légitimes qui essaient de trouver du financement. Dans la pratique, cependant, il y a beaucoup de fausses compagnies qui ne sont pas grand-chose de plus que des bouts de papier.

Les acheteurs sont surtout des Américains, mais des Québécois naïfs tombent aussi dans le panneau.

En 2001, il accompagne Jean Chrétien en Chine lors d’un voyage d’Équipe Canada pour faire la promotion de China Xin Network, un penny stock.
Photo courtoisie
En 2001, il accompagne Jean Chrétien en Chine lors d’un voyage d’Équipe Canada pour faire la promotion de China Xin Network, un penny stock.

Valeurs disparues

La plupart des penny stocks vendues par Amyot ont disparu aujourd’hui. Elles ne valent plus rien.

Les noms suivants ont donc aussi disparu: Spencer Pharmaceutical, Energy 1 Corp, Andes Gold Corporation, Kender Energy, Wanderport Corporation. Autant de penny stocks aux noms ésotériques offerts au public à grand coup de publicité par Amyot.

Amyot en a fait la promotion tour à tour via des compagnies du nom de Finkelstein Capital, Midland Baring, Hilbroy Advisory, IAB Media, Capital de risque Rainmaker, Publications Hypergrowthstock ou les Fonds Cunningham-Adams à Panama.

Selon l’AMF et la SEC, les promotions d’Amyot ne sont rien d’autre que du pump and dump, c’est-à-dire du pistonnage de produits sans valeur.

Jordan Belfort a fait ses débuts dans les penny stocks en faisant la promotion d’Aerotyne, une coquille vide.
Capture d'écran
Jordan Belfort a fait ses débuts dans les penny stocks en faisant la promotion d’Aerotyne, une coquille vide.

L’art de présenter favorablement

Amyot se défend d’avoir vendu de la monnaie de singe. Même s’il avoue qu’il n’est pas tout blanc, il dit n’avoir jamais enfreint la loi à proprement parler.

«C’étaient des vraies compagnies, mais ça n’a pas marché. J’ai perdu de l’argent moi aussi (dans certaines promotions). C’est sûr que tu essaies de présenter les choses sous un jour favorable», concède-t-il. Il assure aussi que, même s’il a eu des comptes offshore, il a payé tous les impôts dus au Québec.

C’est pendant la bulle techno de la fin des années 1990 que Jean-François Amyot a la piqûre de la Bourse. Ancien étudiant en finance à McGill, il travaille à l’agence Reuters.

«La première action que j’ai achetée coûtait 10 sous, j’en ai acheté pour 1000 $. Le lendemain, elle avait monté à 1$. J’appelle mon courtier et je lui demande de vendre. Il me dit d’attendre, que ça va monter encore. Le troisième jour, ça ne valait plus rien. J’ai appris la leçon», raconte-t-il.

En prison ?

Jean-François Amyot se présente avant tout comme un vendeur, à l’instar du loup de Wall Street Jordan Belfort, qui donne maintenant des conférences sur l’art de la vente. D’ailleurs, il n’exclut pas de donner lui aussi des conférences lorsque ses démêlées seront terminées.

Tout comme le loup de Wall Street, Jean-François Amyot se définit comme un super vendeur, un gars de marketing avant tout.
Capture d'écran
Tout comme le loup de Wall Street, Jean-François Amyot se définit comme un super vendeur, un gars de marketing avant tout.

«Je suis un gars de marketing. Pendant longtemps, j’ai pensé qu’on devait vendre une penny stock comme on vend n’importe quel produit», dit-il pour justifier son travail. Il dit prendre avec philosophie la prison qui l’attend si jamais l’AMF réussit à le faire condamner.

«Dans la vie, shit happens. Si Vincent Lacroix a écopé de quatre ans de prison, je me demande bien ce qu’on va pouvoir me donner. Lui il a volé 130 millions à des petits épargnants. Je n’ai jamais rien fait de tel», plaide-t-il.

 

Jean-François Amyot a déjà surpris un associé avec des escortes dans une chambre d’hôtel de Laval lors d’une fête de débauche.
Capture d'écran
Jean-François Amyot a déjà surpris un associé avec des escortes dans une chambre d’hôtel de Laval lors d’une fête de débauche.

Sexe, drogue et vodka

​Jean-François Amyot se définit comme un «gars de vodka» et un bon père de famille, mais il a déjà surpris un associé avec des escortes dans une chambre d’hôtel à Laval. Voitures de luxe, jets privés, sexe et drogue sont communs pour les promoteurs boursiers, ce qui n’est pas sans rappeler aussi plusieurs scènes du film Le Loup de Wall Street.

«Il y en a pour tous les goûts si tu aimes les femmes, le pouvoir, le luxe, l’alcool...», dit-il. ​Lors de son «année sabbatique» aux Bahamas, en 2013, il dit avoir fréquenté des Montréalais ayant fait fortune dans le diamant. Des fortunes plus louches aussi, reconnaît-il. «On t’invite dans des partys et c’est un autre monde», dit-il.

Et la mafia

Amyot dit s’être fait menacer à au moins trois reprises par la mafia dans sa carrière de promoteur. Une rencontre aurait été organisée sur la terrasse d’un condo au centre-ville en 2013. Tonino Collachia, assassiné en décembre, lui aurait offert un verre de grappa. «Où sont mes 6 millions?» lui aurait-il demandé, faisant référence à sa promotion de Spencer Pharmaceutical. Amyot dit juger très curieux que ni l’AMF ni la GRC n’aient jamais fait de recours contre les gros bonnets de la mafia en Bourse. Selon lui, la mafia est présente depuis très longtemps dans l’univers des penny stocks et c’est connu d’à peu près tout le monde.

Les paradis fiscaux

Selon Jean-François Amyot, le recours aux paradis fiscaux et aux comptes offshore risque non pas de diminuer, mais bien de s’amplifier au cours des prochaines années au Québec. «Revenu Québec a pris l’habitude de menacer les gens, on vit dans un État policier.» Lui-même envisage de retourner bientôt aux Bahamas pour profiter d’une fiscalité plus clémente. Selon Amyot, le offshore est en train de se déplacer vers l’Asie. La barrière de la langue et l’alphabet différents aident à se cacher, selon lui.

Jordan Belfort a placé de l’argent en Suisse. Jean-François Amyot compte plusieurs banques suisses parmi les actionnaires de Hilbroy.
Capture d'écran
Jordan Belfort a placé de l’argent en Suisse. Jean-François Amyot compte plusieurs banques suisses parmi les actionnaires de Hilbroy.

 

Brèves

Comment ça marche

Les penny stock en quelques mots

  1. Un promoteur ouvre un site internet se présentant comme un site d’informations boursières. Il peut aussi faire l’acquisition d’une liste de courriels où envoyer des feuillets d’information (newsletters comme on dit dans le milieu) faisant des promotions boursières.
  2. Le promoteur peut payer un analyste pour faire la promotion d’un penny stock. L’analyste trouve une façon de dire que la compagnie est prometteuse. «On essaie toutes sortes de choses pour que ça ait l’air attrayant», dit Amyot.
  3. La compagnie est promue massivement, notamment avec des achats de mots-clés sur Google. Des communiqués laissent croire qu’un développement majeur est sur le point de se produire.
  4. Les promoteurs sont aussi actionnaires des compagnies qu’ils vantent. Les actions, achetées pour presque rien, sont détenues dans des comptes offshore (dans des paradis fiscaux). Quand les actions montent, elles sont vendues à très fort profit. «Dans le fond, ce n’est rien de très compliqué», résume-t-il.

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