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Pétrole - Lettre à Françoise Bertrand

sables butimineux
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Françoise Bertrand, PDG de la Fédération québécoise des chambres de commerce, a «fortement réagi» hier à la publication du manifeste «Élan global» en appelant à sortir le Québec de sa dépendance au pétrole. Elle a qualifié ses signataires de «poètes qui ont une vue très romantique de la nature». Elle n’a probablement pas compris le texte et encore moins lu d’innombrables analyses de spécialistes de la question pour proférer pareil jugement. En tant que signataire, je me permets donc de lui écrire cette lettre.

Madame Bertrand,

Je suis économiste et je travaille en développement économique régional et industriel depuis vingt ans. J’ai été l’un des premiers signataires du manifeste «Élan global» qui s’oppose à l’exploitation des énergies fossiles au Québec. Vous avez assimilé les signataires de ce texte à des poètes qui devraient «considérer des déménagements en Pennsylvanie ou au Utah», et de vivre tel des «Amish ou des Quakers». Je vous remercie de m’associer à la noble caste des poètes, envers laquelle j’ai un respect beaucoup plus grand qu’envers celle de mes confrères économistes et qu’envers celle des défenseurs des intérêts corporatistes sans vision.

Vos propos profondément condescendants sont à la fois étonnants et doublement insultants.

Étonnants, parce que vous êtes une femme brillante et vous connaissez très bien les défis économiques du Québec. Même si je ne partage pas l’ensemble de votre vision politique et économique, j’ai néanmoins toujours respecté vos idées car elles sont tout sauf frappées au coin de la bête opinion.

Insultants, parce que, d’une part, vous démontrez n’avoir aucun respect pour les idées des poètes – les vrais, je veux dire. Et si les poètes avaient raison? À tout le moins, et si nous devrions écouter les poètes? Dans une société démocratique, il me semble qu’écouter chaque citoyen, qu’il soit poète, éboueur, ingénieur, militant syndical, chef d’entreprise ou étudiant, avec respect et ouverture participe de la plus haute exigence morale.

Insultants, parce que, d’autre part, vous assimilez votre mépris pour ces «poètes» – des rêveurs déconnectés de la réalité – à des femmes et des hommes qui étudient professionnellement la question et sont reconnus par leurs pairs pour la qualité de leurs travaux. Considérez vous l’une des auteures du manifeste, Laure Waridel, écosociologue et doctorante à une réputée université suisse (et notamment membre de l’Ordre du Canada, si vous aimez les médailles), comme une poète? Ou encore parmi les signataires initiaux du manifeste, Shaun Lovejoy, professeur au département de physique à McGill, Louis Bernatchez, professeur au département de biologie de l’Université Laval ou Astrid Brousselle, professeure à la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke (entre de nombreux autres), également des «poètes»? Et au-delà de ce manifeste, considérez vous comme «poètes» mon confrère Jeff Rubin, ancien économiste en chef à la banque CIBC, qui a mené nombre de travaux reconnus qui affirment la nécessité de sortir de notre dépendance au pétrole ou la présidente du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, déclarant au Forum économique de Davos en janvier 2013 que la fin de l’exploitation des combustibles fossiles représente «le plus grand défi économique du 21e siècle» et qu’à moins que nous n’agissions sur les changements climatiques, «les générations futures seront rôties, toastées, frites et grillées»? Sont-ce là autant de poètes rêveurs et naïfs?

Vous affirmez que nous avons une vision «très romantique de la nature». Je vous rappelle que le romantisme est un mouvement propre au 19e siècle. Or, votre vision à vous, appartient justement au 19e siècle – vision qui a perduré au Québec jusqu’aux années 1950. De baser le développement économique sur l’extraction des ressources naturelles constitue une vision passéiste, non structurante et qui ne fait pas appel au moteur même du capitalisme, à savoir l’innovation.

D’une part, toutes les analyses géologiques sérieuses montrent que l’exploitation d’un éventuel pétrole présent au Québec ne serait à peu près jamais rentable – si tant est qu’il en existe. D’autre part, vos interventions laissent entendre que vous êtes en faveur de la mise en place du pipeline de TransCanada qui n’aurait d’autres fins que de transporter le pétrole sale de l’Alberta vers les marchés étrangers – le Québec étant le seul territoire le permettant puisque la Colombie-Britannique a imposé une fin de non recevoir à ce qu’un tel pipeline traverse la province. Vous avalisez ainsi un projet qui n’aurait aucune retombée économique pour le Québec (à part quelques emplois temporaires pour la construction du pipeline) et qui encouragerait l’exploitation d’une des formes d’extraction d’énergie les plus polluantes au monde? Votre vision du développement économique des régions du Québec se résumerait ainsi à un tuyau? De simples porteurs d’eau, comme le dénonçait Félix Leclerc – oups, pardon, un poète – nous deviendrons des spectateurs du pétrole qui transite par notre territoire, à l’instar des vaches qui regardent le train passer?

Le train que vous souhaitez que nous regardions passer en ruminant les espoirs déçus des générations futures, madame Bertrand, n’est pas à la hauteur de ce que peuvent réaliser les entrepreneurs, les communautés et les citoyens du Québec. En ce sens, vous ne servez ni l’intérêt du Québec ni celui des entreprises que vous êtes sensée défendre.

En souhaitant que vous discutiez de manière approfondie et éclairée avec les «poètes» que nous sommes sur l’avenir économique, écologique et social du Québec, madame Bertrand, je vous offre, respectueusement, mes salutations cordiales,

Ianik Marcil, économiste

PS: je vous invite à soumettre aux entrepreneurs que vous représentez la lecture de notre manifeste. Je fais le pari qu’ils seront nombreux à y voir des opportunités d’affaires et à le signer: ElanGlobal.org

 


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