/opinion/blogs/columnists
Navigation

Comment en sommes-nous arrivés là?

 Loi spéciale concernant le conflit étudiant_8
JEAN-FRANCOIS DESGAGNES/JOURNAL Printemps 2012 - Le premier ministre Jean Charest, accompagné de la ministre de l'Éducation du moment, annonce l'adoption d'une «loi spéciale» visant entre autres à limiter le droit de manifester.

Coup d'oeil sur cet article


Lorsque le recteur de l’UQAM demande que l’on encadre le droit de grève étudiant et donc, qu’on le reconnaisse de jure après qu’il ait été reconnu de facto depuis des décennies au Québec, il a tout à fait raison.

L’ASSÉ y est certes opposée, mais il serait drôlement intéressant de savoir quelle proportion d’étudiants au Québec, dans les faits, y serait favorable.

Le gouvernement de Philippe Couillard s’y refuse toutefois catégoriquement. Et ce, pour une raison fort simple : il nie l’existence même d’un droit pourtant acquis en Occident depuis des siècles.

Donc, comment pourrait-il accepter de «baliser» un droit lorsqu’une telle initiative l’obligerait à reconnaître un droit dont il nie vigoureusement l’existence?

J’expliquais ici les motivations du gouvernement derrière ce refus.

Le constat est incontournable. Résultat : l’impasse, politique et juridique, est totale.

Par conséquent, de plus en plus de voix s’élèvent, dans le milieu universitaire et les médias, pour demander au gouvernement Couillard de changer de cap et d’encadrer le droit de grève étudiant.

On aura pourtant beau le réclamer à hauts cris pendant des années, le refus du gouvernement est clair et ferme. Point. Il ne bougera pas sur cette question. La chose est évidente.

***

 

Comment en sommes-nous arrivés là?

La question devient alors : comment expliquer qu’au Québec, nous en soyons rendus à exiger l’encadrement d’un droit qui, ailleurs en Occident, est reconnu de facto et depuis des siècles par les autorités politiques? Idem pour le Québec, même en pleine Grande noirceur pré-Révoilution tranquille.

Au Québec seulement, comme le rappelait ici Serge Ménard, ex-ministre de la Justice et ex-président de la commission sur les événements du printemps 2012, «il y a eu pas moins de neuf grèves étudiantes au cours des soixante dernières années (1958, 1968, 1974, 1978, 1983, 1986, 1996, 2005, 2007). Dans presque tous les cas, les gouvernements successifs ont accepté de négocier avec les étudiants sans jamais remettre en question leur droit de faire la grève. Et les étudiants n’ont pas toujours gagné.»

Que s'est-il donc passé pour que l'on vive aujourd'hui un tel déni de ce même droit par le gouvernement en place?

Réponse : nous en sommes arrivés là parce que face au Printemps érable de 2012, le gouvernement de Jean Charest a décrété, unilatéralement et pour ses propres raisons politiques et partisanes, que le droit de grève acquis des étudiants n’existait tout simplement pas. Ou, plus précisément, qu’il n’existait plus.

Le premier ministre Jean Charest – d’une grande habilité politique et populiste -, parlait même en termes de «boycott» individuel. Question de nier la légitimité des votes pris en assemblées générales au sein même des associations étudiantes.

En fait, il aura tant et tant répété cette fausseté sur toutes les tribunes que depuis, on entend même certains animateurs de radios, et non les moindres, parler, eux aussi, en termes de «boycott».

C’est parce qu’il a nié aussi inconditionnellement le droit d’association collectif des étudiants que la porte fut toute grande ouverte à ce qu’on appelle  la «judiciarisation» du conflit étudiant. C’est-à-dire, la multiplication des injonctions pour empêcher la tenue d’une grève en tentant d’obliger les institutions d’enseignement à assurer l’accès aux cours malgré l'existence d'un vote de grève.

***

 

Et au PQ?

Une fois au pouvoir, Pauline Marois avait pourtant et amplement l’occasion d’encadrer le droit de grève étudiant pour empêcher un éventuel gouvernement libéral de le nier à nouveau. Mais elle n’en a rien fait.

Cette semaine, le chef intérimaire du Parti québécois, Stéphane Bédard, changeait quant à lui la position de son parti en exigeant, à son tour, la reconnaissance formelle du droit de grève étudiant.

Face à l’intransigeance du gouvernement sur cette question, ce changement de cap ne sera bien évidemment qu’un coup d’épée dans l’eau parmi tous les autres. Mais au moins, la position est prise.

Sur un autre plan, le réalignement du Parti québécois est toutefois incomplet, voire incohérent.

***

 

Tomber dans le piège

Par voie de communiqué de presse, M. Bédard dénonçait certes la violence perpétrée à l’UQAM qui, en effet, est «toujours inacceptable». On aimerait bien toutefois entendre plus d'élus du Québec – du moins, certains d’entre eux -, dénoncer également la violence policière.

Là où le Parti québécois tombe néanmoins dans le piège du gouvernement est lorsqu’il refuse encore de se dissocier du fameux Règlement municipal P-6. Lequel, adopté en plein Printemps 2012 par l’administration montréalaise de Gérald Tremblay, sert depuis d’outil privilégié de répression policière en permettant aux forces policières de déclarer «illégale» toute manifestation étudiante du moment où l’«itinéraire» ne leur est pas donné au préalable.

Une obligation qui, soit dit en passant, n’existait pas avant 2012. (Rappelons que la Ville de Québec adoptait aussi un règlement similaire).

Les policiers sont donc de plus en plus portés à faire avorter des manifs étudiantes pacifiques dès leurs débuts. La répression policière prend aussi la forme de «souricières» où l'on piège physiquement les manifestants en les entourant pour les empêcher d'avancer. Sans compter la distribution d’amendes salées de plusieurs centaines de dollars chacune à des gens qui n’ont absolument pas les moyens de les payer.

C’est pourquoi j’avançais ici que depuis 2012, le Québec est devenu un des états avancés où la liberté de réunion pacifique est, dans les faits, la plus réprimée. Du moins, dès qu’il s’agit d’une manif étudiante et/ou contre une politique gouvernementale.

On se souviendra également qu’une fois au pouvoir, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, avait même cautionné publiquement le P-6. Comme quoi, le souvenir du port du «carré rouge» par elle-même et ses députés avant l’élection était déjà oublié.

Dans son communiqué de presse sur les événements de cette semaine, Stéphane Bédard déclare d’ailleurs ceci : «Le droit de manifester est important en démocratie, tout comme le droit d’exprimer librement ses opinions. Les étudiants peuvent légitimement s’opposer à l’austérité libérale. Or, cela doit se faire dans le respect des lois et sans violence.»

Ça va bien évidemment pour le «sans violence». Or, le Parti québécois considère-t-il toujours que le P-6 fait partie des «lois» en question qu’il refuse encore de dénoncer? Et ce, même si le P-6 sert à restreindre le droit de manifester de manière importante.

Bref, tant que le Parti québécois ne dénoncera pas aussi le P-6 comme outil de répression policière et une limite déraisonnable à la liberté de réunion pacifique, son argumentation sur le droit de grève étudiant demeurera boiteux.


Vous désirez réagir à ce texte dans nos pages Opinions?

Écrivez-nous une courte lettre de 100 à 250 mots maximum à l'adresse suivante: