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Quand l’art et le patrimoine deviennent des cibles

Quand l’art et le patrimoine deviennent des cibles
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Depuis quelques mois, l’État islamique s’attaque à l’héritage culturel et historique de la Syrie et l’Irak en détruisant les musées, sites archéologiques et de nombreux artéfacts. Ce n’est hélas pas la première fois dans l’histoire que l’art et le patrimoine deviennent des cibles en temps de conflits.

NEW YORK | Depuis quelques mois, l’État islamique s’attaque à l’héritage culturel et historique de la Syrie et l’Irak en détruisant les musées, sites archéologiques et de nombreux artéfacts. Ce n’est hélas pas la première fois dans l’histoire que l’art et le patrimoine deviennent des cibles en temps de conflits.

«Les humains ont toujours détruit des artéfacts en temps de guerre, mais cette fois-ci, c’est à une autre échelle. Dans le cas de l’État islamique, ce n’est pas qu’une destruction, c’est une attaque idéologique pour effacer les mémoires», déplore Sturt Manning, directeur du Cornell Institute of Archaeology and Material Studies à New York.

Des sites romains, grecs, babyloniens et assyriens ont été détruits et plus de 80% des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO en Syrie ont été gravement endommagés. Cette partie du monde est pourtant cruciale dans l’histoire de l’humanité. C’est là que les premières civilisations sont nées.

«Ils s’attaquent à la mémoire du monde occidental. Ces sites orientaux sont cités dans la Bible, c’est à la base de notre monde judéo-chrétien. Ils sont en train de nous détruire par nos racines», se désole Michel Fortin, professeur d’archéologie du Proche-Orient à l’Université Laval.

Il a effectué plusieurs fouilles archéologiques en Syrie entre 1986 et 2010.

«Un des sites, Tell ‘Acharneh, vieux de 3000 ans, est aujourd’hui rempli de nids de mitrailleuses», dit-il.

Un militant du groupe État islamique détruit une statue au musée de Mossoul en Irak.
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Un militant du groupe État islamique détruit une statue au musée de Mossoul en Irak.

Effacer la mémoire

Les pillages ont débuté en juin 2014, mais se sont intensifiés ces derniers mois.

Les militants de l’État islamique ont détruit la ville assyrienne de Nimroud, l’une des plus anciennes cités de Mésopotamie, et Alep, une des plus vieilles villes du monde, est en ruines.

Ils ont aussi détruit les ruines antiques à Hatra et le musée de Mossoul en Irak.

L’UNESCO a qualifié cet acte de «crime de guerre». Selon cette organisation, des milliers de livres sur la philosophie, le droit, la science et la poésie ont été brûlés au cours des dernières semaines dans les musées, les bibliothèques et les universités de Mossoul.

«Ils veulent endoctriner et installer un nouvel ordre mondial, ils veulent détruire l’histoire et la mémoire», insiste Sturt Manning.

«Ils sont aussi assoiffés de publicité, c’est ce qui nourrit leur mouvement. Ils veulent choquer et ça fonctionne», poursuit-il.

Oeuvres vendues

En plus de la destruction, plusieurs objets sont vendus sur le marché noir de l’art pour financer l’organisation terroriste.

«Ils détruisent prétendument au nom de la religion, mais c’est hypocrite parce que les œuvres sont vendues et aboutissent dans des pays où les lois sont plus laxistes», explique l’archéologue américain Stuart Manning.

Selon le Wall Street Journal, l’État islamique encourage les civils à piller des sites historiques et leur impose une taxe de 20 % sur tout ce qu’ils vendent.

La vente d’artéfacts serait devenue la deuxième source de revenus du groupe terroriste après le pétrole.

«Les pillages se font surtout dans les grands sites romains parce qu’ils risquent de trouver des mosaïques ou des lampes. Beaucoup de gens profitent de la situation», dit l’archéologue québécois Michel Fortin.

Archéologues en alerte

M. Fortin fait partie d’un regroupement international d’archéologues (The ASOR Syrian Heritage Initiative) qui tente de répertorier les sites détruits en Syrie.

«Le travail de tout ce comité est un travail de supervision. Il n’est pas question d’envoyer des gens sur le terrain pour risquer leur vie. Les archéologues sont impuissants», glisse-t-il.

M. Fortin utilise des images satellites pour voir l’état des sites. «On enregistre et compile parce qu’un jour il va falloir reconstruire et pas n’importe comment».

En attendant, les autorités américaines, britanniques et allemandes tentent de renforcer les pouvoirs aux douanes et rendre plus faciles les poursuites de personnes soupçonnées de vol d’antiquités.

L’UNESCO a investi 3,5 millions de dollars pour former les douaniers à détecter les antiquités qui arrivent de zones de conflit avant qu’elles n’atteignent les acheteurs.

Nouveaux «Monuments Men»

Le gouvernement américain veut aussi relancer le programme des «Monuments Men», ce groupe formé durant la Seconde Guerre mondiale par le général Eisenhower pour récupérer les nombreuses œuvres volées par les nazis.

Dans le cas présent, le but est de recruter 25 archéologues et professionnels de la culture pour être déployés dans les zones de conflit dans les prochains mois pour préserver et protéger le patrimoine culturel, rapporte le Wall Street Journal.

«C’est presque impossible à arrêter. Depuis la seconde invasion américaine de l’Irak, les sites archéologiques sont devenus vulnérables. C’est un cycle qui est présent depuis une décennie, même avant que l’État islamique ne s’implique», soulève Sturt Manning.


L’histoire qui se répète

Voici un survol des groupes militants et des régimes radicaux qui ont ciblé des sites culturels depuis le siècle dernier

Talibans

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En mars 2001, des combattants talibans ont démoli, au nom de l’iconoclasme, deux statues de grès de Bouddha qui remontaient au 6e siècle dans la vallée de Bâmiyân en Afghanistan.

Mao

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Plus de 6000 monastères, sanctuaires et bibliothèques ont été détruits au Tibet durant la Révolution culturelle chinoise entre 1966 et 1976.

Bosnie

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Pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine au début des années 1990, plus de 1000 mosquées, 150 églises catholiques, 15 églises orthodoxes, 4 synagogues et 1000 monuments culturels ont été détruits, dont le pont de Mostar dans le sud de la Bosnie, ancien chef d’œuvre de l'architecture ottomane. Il a depuis été reconstruit.

Khmers rouges

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Pendant la guerre civile cambodgienne dans les années 1970, les Khmers rouges, le mouvement communiste radical, a commencé à décimer les sites antiques du pays à la recherche de trésors à vendre sur le marché international de l'art, comme le site de Koh Ker, dans le nord du Cambodge. Le trafic de ces objets a aidé à financer un des régimes les plus violents du 20e siècle.

Nazis

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Sous le règne d’Adolf Hitler (1933-1945), des centaines de milliers d’œuvres d'art inestimables ont été détruites ou confisquées parce que c’était considéré par les nazis comme de l’art «dégénéré». De nombreuses peintures de Picasso, Miro et Dali ont notamment été brûlées.

Une des œuvres d’art retrouvées en 2014 à Munich chez Cornelius Gurlitts, fils d'un marchand d'art chargé par les nazis de confisquer les œuvres d’art «dégénérées». Sa collection est estimée à plus d’un milliard de dollars.
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Une des œuvres d’art retrouvées en 2014 à Munich chez Cornelius Gurlitts, fils d'un marchand d'art chargé par les nazis de confisquer les œuvres d’art «dégénérées». Sa collection est estimée à plus d’un milliard de dollars.

 

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