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L’Enceinte Trinité

L’Enceinte Trinité

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Informatiser n’est pas que recourir à des machines programmées. C’est d’abord redéfinir une activité par ses informations. Et avant tout, réorganiser les rapports entre les personnes qui en sont les acteurs.

Il semble que le gouvernement soit passé en mode solution du « bordel informatique ».

Mais le président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, ne fait-il qu’effleurer le problème lorsque le mandat de son nouveau Conseil consultatif porte essentiellement sur les « technologies de l’information »?

Informatiser n’est ni recourir à seulement des machines. Ni à seulement des informations. Ni à seulement l’organisation d’un système.

La ministre Lise Thériault montre-t-elle une méconnaissance de l’informatique si sa crainte est que la Sécurité publique se retrouve avec « une technologie dépassée »?

Car les technologies ne représentent qu’un seul des ingrédients de l’informatisation. Et souvent, pas le plus important.

Sortir du « bordel informatique » nécessite de regarder, moins la technologie et de ses techniciens, que ce qui se passe autour. J’y reviendrai.

Pour l’instant, il est utile de rappeler ce que l’informatisation d’une organisation ou pratique sociale implique.

Justement, c’est le sujet d’un épisode d’une nouvelle émission de télévision, Dialogues, qui débutera en mai (notamment sur Canal Savoir, Bell Télé Fibe, TCF, Vimeo, YouTube). Chaque semaine, cette série explore un thème par « des discussions entre de jeunes intellectuels et de vieux sages. » Pour cet épisode-là, le collègue blogueur Simon Tremblay-Pepin joue le rôle du jeune intellectuel. Quant à moi, ma blonde est en désaccord sur le qualificatif de vieux. Et encore plus sur celui de sage. ;-)

En toute logique, l’animateur, Jean Carette, lance l’entrevue en me posant la question : « qu’est-ce que l’informatisation? » Voici une adaptation écrite de ma réponse.

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Maitre mot

« Infonuagique », « internet des objets », « mégadonnées », « impression 3D », « biométrie », « réalité augmentée », « drones », « web invisible », « ville intelligente »...

Voilà quelques exemples parmi l’avalanche sans fin des nouveaux termes de jargon numérique. Chacun semble correspondre à la plus récente des « révolutions » s’imposant à nous. Et se succéder sans nous laisser de répit.

Plusieurs de ces mots désignent de réelles innovations. D’autres ne sont que poudre aux yeux markéting pour faire croire à la nouveauté.

Le mot « informatisation » est de toute autre nature. Il offre deux avantages.

Le premier est de bien résumer chacune de ces transformations, réelles ou prétendues.

Le second est d’aussi les réunir toutes en un grand mouvement historique.

Révolution permanente

Car si révolution il y a, celle-ci dure depuis quelques générations déjà. Suffisamment de temps pour arriver à respirer. Et surtout, à penser.

Certains la font commencer à Philadelphie à la Saint-Valentin 1946. Ce jour marque le dévoilement de l’ENIAC, le premier « calculateur universel » électronique. Ce que nous appelons aujourd’hui un « ordinateur ».

Huitième texte de la série « Vivre entre les lignes »

D’autres préfèrent mai 1936 à Cambridge. Alan Turing achève son article détaillant l’idée d’une procédure automatique universelle. Son objectif est la solution d’un problème de philosophie mathématique. Mais sa procédure anime aujourd’hui tous les dispositifs numériques de la planète. Jusqu’à ceux se retrouvant désormais au creux de nos poches.

D’autres encore considèrent que l’informatisation n’est que la formidable accélération d’une révolution bien plus ancienne. Vieille de quelque 6 000 ans, elle part de l’invention de l’écriture. Une révolution si radicale que sa première phase demeure toujours inachevée. En effet, un cinquième de la population adulte mondiale est encore analphabète.

Trois en un

Le français emploie « informatisation ». Ce mot est dérivé d’« informatique » qui réfère à l’art et à la science du maniement d’informations. « Informatiser » une activité implique d’abord de la traduire en informations.

L’anglais utilise plutôt « computerization ». Le terme vient de « computer » qui désigne une machine : le « calculateur » universel mentionné tantôt. « Computériser » est confier la réalisation d’une activité à des machines programmables.

Le russe recourt surtout à « kibernetizatsiya ». Le mot a pour source « kibernetika » (cybernétique) : la science et l’art du contrôle, de la régulation des systèmes. « Cybernétiser » est savoir organiser les relations – souvent compliquées – entre les différents éléments formant un ensemble. Les définitions longues de « kibernetizatsiya » ne manquent pas de signaler que souvent la transformation comporte une dimension sociale.

Or peu importe la langue. Informatiser n’est ni recourir à seulement des machines. Ni à seulement des informations. Ni à seulement l’organisation d’un système.

Informatiser nécessite d’accomplir les trois. Ensemble et harmonieusement.

En contexte social, la preuve qu’on a réussi réside dans la qualité des relations établies entre les personnes.

Illustrons par l’informatisation d’une classe.

Systèmes éducatifs

Je me souviens bien de la première fois où j’ai enseigné dans une classe informatisée. Chaque pupitre – donc chaque étudiant – avait un ordinateur personnel. Ma documentation avait été chargée dans chacun de ces ordinateurs. Chaque étudiant pouvait donc y naviguer à sa guise. Ou consulter de tout autres documents. Ou écrire. Ou jouer à un jeu électronique. Autonomie totale.

La semaine suivante dans une autre ville, chaque pupitre avait aussi son ordinateur personnel. Cependant, l’organisation des rapports ne pouvait être plus opposée. Tous les écrans ne pouvaient afficher que les informations que moi je choisissais sur mon ordinateur. Rien d’autre. Autorité totale.

À la place, on aurait pu mettre un ordinateur par deux ou trois pupitres pour forcer le travail en équipe.

Ou faire travailler toute la classe ensemble en affichant sur grand écran la compilation des contributions individuelles.

Ou permettre au professeur de surveiller à partir de son ordinateur ce que fait chaque étudiant à tout instant.

Ou permettre ou non aux étudiants de communiquer entre eux. Ou avec le monde extérieur.

Mille configurations d’informations, machines et rapports dans une classe sont possibles et imaginables.

Modes de régulation

Informatiser, c’est organiser la trinité informations/machines/rapports d’un domaine délimité.

Sortir du « bordel informatique » nécessite de regarder, moins la technologie et de ses techniciens, que ce qui se passe autour.

Lorsqu’il s’agit d’une organisation ou d’une pratique sociale, informatiser est définir et réguler les relations entre des personnes à travers :

  • des informations (portant textes, nombres, images, sons, voix)
  • maniées par des machines (ordinateurs, téléphones, consoles de jeux, etc.)
  • pilotées par des programmes (logiciels, applications).

Informatiser une organisation ou une pratique sociale est l’encadrer avec des moyens puissants.

Une telle transformation n’est donc pas simplement affaire de « technique ». Elle implique nécessairement des questions sociales, politiques et éthiques.

En effet, qui décide d’informatiser quels rapports entre quelles personnes? Avec quelles informations? Avec quelles programmes et machines? Avec quelles contraintes ou possibilités, présentes et futures? À quels couts assumés par qui?

Le choix d’une configuration de rapports, informations et machines parmi toutes celles possibles n’est jamais anodin.

Merci à Madame Maria Bondarenko, chargée de cours de langue russe à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, pour ses précieuses connaissances du lexique russe de l’informatique.


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