Des médicaments «plus dangereux qu’utiles»
Une revue médicale française dresse une liste de traitements à éviter, dont plusieurs utilisés au Québec
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Des médicaments prescrits à coups de millions de dollars au Québec devraient être retirés du marché parce qu’ils sont «plus dangereux qu’utiles», estime une prestigieuse revue française.
Pour la troisième année de suite, la revue Prescrire a publié récemment sa liste de médicaments à éviter «pour mieux soigner».
Troubles neurologiques, problèmes cardiaques, dépression, réactions allergiques graves: les effets secondaires associés à ces traitements sont multiples, insiste l’étude.
«Il n’y a pas de situation où le jeu en vaut la chandelle, où ils sont plus utiles que dangereux, a indiqué au Journal Bruno Toussaint, directeur éditorial de Prescrire. Tous les médicaments ont une certaine efficacité et un danger. Le problème, c’est la balance entre les avantages et les inconvénients.»
«On n’est pas antimédicaments. Certains sont très utiles, mais il faut faire le tri», insiste M. Toussaint.
Même la glucosamine
Au terme d’une «enquête sérieuse», explique-t-il, 71 médicaments ont été relevés comme ayant une balance bénéfices-risques défavorable.
De cette liste, une quarantaine de médicaments sont prescrits au Québec. Parmi les plus connus ici, on note des traitements pour cesser de fumer, pour l’Alzheimer et des antidépresseurs.
La glucosamine et le Robaxacet, vendus sans ordonnance, y figurent aussi.
«Ce qui est dangereux, c’est la culture ambiante qui laisse croire que plus on prend des médicaments, mieux c’est», souligne Marc-André Gagnon, professeur de politique publique spécialisé dans le secteur pharmaceutique à l’Université Carleton, à Ottawa.
«Il faut arrêter de partir du principe que le médicament est sécuritaire. Il y a des risques importants et il faut les prendre en compte», ajoute-t-il.
Les professionnels de la santé interrogés confirment les effets nocifs soulevés par Prescrire. Or, ils ne sont pas prêts à écarter drastiquement tous ces médicaments.
Des nuances à faire
«C’est sûr que c’est une liste impressionnante et il faut être conscient que les médicaments comportent des risques, réagit le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins. Mais, les professionnels sont bien formés pour juger.»
«Il n’y a rien dans la liste qui est à couper au couteau autant que la revue le dit, nuance aussi Benoit Morin, pharmacien propriétaire de Montréal. Le fond est vrai. Mais, quand ils disent qu’un médicament n’a pas sa place, il y a plus de nuances à faire que ça.»
Ce dernier donne l’exemple du Effexor qui, selon lui, dessert bien une certaine clientèle.
Le risque de tout balancer
«Pour les déprimés chroniques, ça marche très bien, dit-il. Si on leur dit que c’est dangereux et qu’il y a des morts, le médicament va prendre le bord, c’est surtout ça le risque.»
Par courriel, Rx&D, qui représente les pharmaceutiques au Canada, a répondu que si des produits ciblés par Prescrire sont offerts ici, «c’est que Santé Canada a jugé que les bénéfices étaient supérieurs aux risques». L’organisme fédéral et les professionnels de la santé sont avisés en cas d’effets secondaires, assure-t-on.
Plusieurs organisations ont refusé de commenter l’étude de la revue Prescrire, dont Santé Canada, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux, l’Ordre des pharmaciens et la Fédération des médecins omnipraticiens.
Exemples des traitements remis en question remboursés par la RAMQ en 2014
- Nombre d’ordonnances : 740 417
- Coût : 25 291 457 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): accidents cardiovasculaires, effets indésirables cutanés.
- Nombre d’ordonnances : 714 978
- Coût : 14 027 703 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): Troubles digestifs, vomissements, troubles neuropsychiques, troubles cardiaques, malaises, syncopes.
- Nombre d’ordonnances : 62 527
- Coût : 3 093 101 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): dépression, suicide, éruptions cutanées graves, troubles cardiaques.
- Nombre d’ordonnances : 242 253
- Coût : 12 673 107 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): troubles cardiaques, hépatites, hypersensibilité, atteinte cutanée grave.
- Nombre d’ordonnances : 2 336 170
- Coût : 23 271 484 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): Troubles cardiaques.
- Nombre d’ordonnances : 178 611
- Coût : 2 503 874 $
- Effets secondaires (selon la revue Prescrire): Troubles digestifs, vomissements, troubles neuropsychiques, troubles
cardiaques, malaises, syncopes.
Qu’est-ce que la revue Prescrire
Publiée en France depuis 1981, la revue est financée à 100 % par ses abonnés, qui sont tous des professionnels de la santé.
Aucune publicité ou subvention n’est acceptée. La grande majorité des articles sont rédigés par une centaine de professionnels de la santé et ensuite révisés par un comité de 20 à 30 personnes indépendantes et spécialistes du sujet.
Des pilules inefficaces contre l’Alzheimer
Les médicaments pour contrer l’Alzheimer n’auraient aucune efficacité pour ralentir l’évolution de la maladie et exposeraient les patients à de graves risques, selon l’étude de la revue Prescrire.
« Ça ne guérit rien »
Parmi les effets secondaires, on note des troubles digestifs, neuropsychiques et cardiaques. On y avance même que les patients sont exposés à des «effets indésirables graves, parfois mortels».
Cette conclusion est pour le moins troublante, surtout que 700 000 prescriptions pour le Aricept ont été remboursées par la Régie de l’assurance-maladie du Québec, en 2014. La facture totale de ce médicament a ainsi dépassé les 14 M$ l’an dernier.
améliorations subtiles
Psychogériatre à Québec, le Dr Jacques Potvin arrive au même constat que la revue française.
«Je ne comprends pas pourquoi on donne la médication pour l’Alzheimer. Ça ne guérit absolument rien, conclut le spécialiste. C’est de la prévention futile.»
«On serait mieux de mettre tout cet argent dans la prévention ou le diagnostic précoce», insiste le Dr Potvin, qui dit n’avoir vu que deux cas en carrière où le médicament avait eu un effet temporaire.
Le Dr Fadi Massoud, de l’Institut de gériatrie de Montréal, prône de son côté l’utilisation de ces médicaments qui, observe-t-il, stabilisent les symptômes durant en moyenne un an.
«Les dommages au cerveau évoluent, mais ça améliore les symptômes, dit le gériatre. Ce ne sont pas des améliorations spectaculaires, c’est subtil.»
Par ailleurs, ce dernier déplore le manque de nuance de Prescrire dans la liste d’effets secondaires. «Ils citent ce qu’il y a de plus grave et de plus rare. Mais, les médecins restent à l’affût et ajustent les doses en conséquence.»
Nouveaux produits
Des effets difficiles à cerner
Les effets secondaires des nouveaux médicaments sont difficiles à cerner en raison d’un manque de transparence des pharmaceutiques, déplorent plusieurs observateurs.
«Les pharmaceutiques sont juges et parties. Elles évaluent elles-mêmes les médicaments qui doivent leur faire faire fortune, soulève Bruno Toussaint, de la revue Prescrire. Alors, elles mettent l’accent sur l’efficacité et moins sur les effets indésirables.»
«Souvent, on découvre quelques années plus tard des effets nocifs graves qui changent la donne», ajoute-t-il.
« On manque le bateau »
Selon Marc-André Gagnon, professeur à l’Université Carleton, les essais cliniques sont problématiques, puisque la transparence des résultats des effets nocifs n’est pas garantie.
«On manque le bateau au Canada, dit-il. On ne connaît pas, et on ne cherche pas à connaître l’importance des effets secondaires.»
À ce sujet, le pharmacien Benoit Morin accueille d’ailleurs avec un certain bémol les nouveaux produits sur le marché.
«Quand ça fait 20 ans que j’utilise un médicament que je connais bien et que ça fonctionne, je ne prendrai pas nécessairement le nouveau qui arrive sur le marché. Je ne le connais pas, et ce n’est pas parce que c’est nouveau que c’est meilleur.»
Médecins prudents
Du côté du Collège des médecins, on indique que les médecins sont maintenant beaucoup plus prudents à l’égard des pharmaceutiques.
«Les médecins gardent leur sens critique, croit le président Charles Bernard. Ils ne croient pas les représentants qui disent: “mon produit, c’est le meilleur”.»
À noter que la déclaration des effets secondaires par les professionnels de la santé se fait sur une base volontaire auprès de Santé Canada.
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