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Le clan Rizzuto a tenté un putsch sur Multi-Prêts pour infiltrer l’économie légale

L’entreprise a réussi à se tirer des griffes de la mafia en 2004 et elle est aujourd’hui florissante

Vito Rizzuto
Photo d'archives Vito Rizzuto menaçait de «détruire» Multi-Prêts, notamment en révélant son implication et en appelant ses copains à Revenu Canada pour qu’ils aillent faire des vérifications dans les comptes de l’entreprise et de ses actionnaires.

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Le parrain Vito Rizzuto a essayé sans succès de mettre la main sur la plus grande agence de courtiers hypothécaires au Québec, dans sa plus audacieuse tentative d’infiltrer l’économie légale.

Le parrain Vito Rizzuto a essayé sans succès de mettre la main sur la plus grande agence de courtiers hypothécaires au Québec, dans sa plus audacieuse tentative d’infiltrer l’économie légale.

Notre Bureau d’enquête relate les faits pour la première fois, 10 ans plus tard.

Nos sources policières et des documents de la Cour supérieure dévoilent comment le clan Rizzuto s’est ingéré dans les activités de Multi-Prêts Hypothèques de 2000 à 2004.

La mafia n’a finalement pas réussi à en prendre le contrôle, mais la police croit qu’elle y a bel et bien investi de l’argent «acquis illégalement».

Selon nos sources, l’ex-parrain et sa famille ont eux-mêmes financé l’entreprise, par l’intermédiaire de comptes en fidéicommis et de prête-noms.

Giovanna Rizzuto, la femme de Vito, et ses deux enfants avocats, Leonardo et Libertina, aux funérailles de leur frère Nick Jr en décembre 2009. Notre Bureau d’enquête a tenté d’obtenir leurs versions des faits. «Ils ne vous la donneront jamais et ça vous le savez», dit Loris Cavaliere, le patron du cabinet où ils sont associés.
photo d’archives
Giovanna Rizzuto, la femme de Vito, et ses deux enfants avocats, Leonardo et Libertina, aux funérailles de leur frère Nick Jr en décembre 2009. Notre Bureau d’enquête a tenté d’obtenir leurs versions des faits. «Ils ne vous la donneront jamais et ça vous le savez», dit Loris Cavaliere, le patron du cabinet où ils sont associés.

Les enfants du parrain

Vito Rizzuto, surnommé «V» par ses collaborateurs, prétendait que ses enfants contrôlaient Multi-Prêts par le biais d’actions et d’obligations placées en Suisse.

Sur le papier, c’est un ancien hôtelier, Jonathan Myette, qui devait renflouer l’entreprise, puis racheter ou trouver un acquéreur pour l’entreprise, alors en grandes difficultés financières.

En fait, cet homme d’affaires était devenu l’homme de paille de Vito Rizzuto, selon des sources qui ont participé à l’opération antimafia Colisée et des témoignages à la commission Charbonneau.

En 2004, les véritables propriétaires de Multi-Prêts se débarrassaient de Jonathan Myette, insatisfaits de sa gestion.

Le parrain, furieux, a alors lui-même pris le téléphone pour menacer un actionnaire de Multi-Prêts, Paul Dénommée. Il disait vouloir «détruire» la compagnie.

Mais les propriétaires de la compagnie n’ont pas plié.

Mis en demeure par les Rizzuto

En mai 2004, Jonathan Myette leur faisait livrer une mise en demeure par huissier, ne réclamant rien de moins que 7,5M$ et 90% des actions. La lettre porte une mention «copie conforme» à plusieurs investisseurs ayant soi-disant financé l’entreprise.

Sur la liste, quatre noms décuplaient l’inquiétude de Multi-Prêts: «Mme Vito (Giovanna) Rizzuto, Nicola Rizzuto, Leonardo Rizzuto, avocat, et Bettina Rizzuto, avocate.» La femme et les enfants du parrain, dont Leonardo, aujourd’hui assis à la table de la mafia.

Selon nos informations, Vito Rizzuto a lui-même donné le signal pour entamer la poursuite, depuis sa cellule de prison.

L’avocate de Multi-Prêts a répliqué par une lettre niant toute «relation d’affaires, passée ou présente» avec ces membres de la famille Rizzuto.

L’ancien avocat de Jonathan Myette a peu d’explications à fournir. «Peut-être que les Rizzuto ont prêté de l’argent à Multi-Prêts, mais je ne suis pas au courant du tout», dit Alan Stein.

En 2011, après sept ans de procédures, la Cour supérieure concluait que Multi-Prêts ne doit rien du tout à la succession de Jonathan Myette, mort en 2009.

– Avec la collaboration de Félix Séguin


Le cofondateur de Multi-Prêts assure qu’il ne savait rien

Vito Rizzuto
photo d’archives
«J’étais très déçu de moi-même, dit Pierre Martel, cofondateur de Multi-Prêts. Je me disais: “Je me suis fait avoir comme un enfant d’école!”»
Cofondateur de Multi-Prêts Hypothèques, toujours actionnaire minoritaire de l’entreprise, Pierre Martel n’a jamais su clairement si Jonathan Myette travaillait réellement pour Vito Rizzuto avant que notre Bureau d’enquête ne le contacte.
 
«J’étais loin d’en avoir la certitude», dit-il. Quand il a reçu une mise en demeure mentionnant quatre mem­bres de la famille du parrain, «on a pensé que c’était une stratégie, qu’ils essayaient de nous faire peur». «Jonathan Myette fabulait. Il en racontait, des histoires!» avait-il constaté avec les années.
 
Mafia ou non, quand ils ont dû rembourser une partie de ses dettes, Pierre Martel et les autres actionnaires n’ont pu que constater qu’ils s’étaient fait rouler par Jonathan Myette.
 
Vito Rizzuto a fourni une Ferrari semblable à celle-ci à Paul Dénom­mée.
photo d’archives
Vito Rizzuto a fourni une Ferrari semblable à celle-ci à Paul Dénom­mée.
 
Pendant deux étés, en 2003 et 2004, un des actionnaires de Multi-Prêts Hypothèques s’est promené dans une rutilante Ferrari bleue. Gracieuseté de Vito Rizzuto lui-même, selon nos sources parmi les enquêteurs de l’opération antimafia Colisée.
 
Le parrain a déniché ce bolide pour Paul Dénommée, vraisemblablement en échange de sa collaboration, selon l’enquête.
 
Dans un interrogatoire déposé à la Cour supérieure, l’homme d’affaires ne dit rien de Vito Rizzuto. Mais il décrit un mode de paiement pour le moins original.
 
Paul Dénommée - Ex-actionnaire de Multi-Prêts
photo d’archives
Paul Dénommée - Ex-actionnaire de Multi-Prêts
 
«Ils m’ont trouvé un véhicule à louer pour me payer 120 000$, dit Paul Dénommée.
 
– Et les paiements de la Ferrari étaient faits par M. Myette? lui demande l’avocat de Multi-Prêts.
 
– Je ne sais pas par qui, mais ils étaient faits.
 
– Mais vous conduisiez la Ferrari?
 
– Oui.
 
– Et vous ne payiez pas pour la Ferrari?
 
– En effet.»
 
Joint par notre Bureau d’enquête, Paul Dénommée précise qu’il est «un gars de voitures».
 
«C’est Jonathan Myette qui m’a amené au garage chercher la Ferrari, dit l’homme d’affaires. Mon bail sur ma Porsche finissait.»
 
Selon nos sources, Paul Dénommée fut longtemps le seul actionnaire de Multi-Prêts à savoir que Vito Rizzuto et ses enfants avaient l’œil sur l’entreprise.  
 

Des paiements en liquide

Jonathan Myette a affirmé avoir fourni d’importantes sommes en liquide en finançant Multi-Prêts Hypothè­ques, selon l’une de ses déclarations à la Cour supérieure. «Plusieurs paiements ont été faits en argent comptant aux employés», mentionne-t-il sous serment.
 
À l’époque, la police s’intéressait justement au recyclage de l’argent de la drogue, des paris illégaux et de l’extor­sion.
 
«Même si Jonathan Myette a pu payer certains salaires en cash, la plupart des fonds venaient de ses compagnies», dit Alan Stein, son avocat dans sa poursuite contre Multi-Prêts. Son client a sauvé l’entreprise de la faillite, assure-t-il.
 
Toujours actionnaire mino­ritaire de l’entreprise, Pierre Martel dit ne pas se souvenir avoir vu circuler de l’argent comptant. «On n’a jamais su d’où venaient les fonds», précise-t-il cependant.
 
La direction de Multi-Prêts nie tout paiement en liquide.
 
En 2005, Revenu Québec et Revenu Canada réclamaient plus de 900 000$ à Jonathan Myette.

Mort en s’étouffant avec de la nourriture

Jonathan Myette - Homme de paille de Vito Rizzuto
photo d’archives
Jonathan Myette - Homme de paille de Vito Rizzuto
 
Le «facilitateur» des Rizzuto, Jonathan Myette, est mort à l’Hôpital Saint-Luc en 2009 à la suite d’un coma de huit semaines, après s’être étouffé avec de la nourriture. 
 
Le fils du parrain, Nick Jr, a assisté au service funéraire début décembre 2009, un mois avant de tomber sous les balles d’un tueur.
 
Selon nos informations policières, Jonathan Myette gérait le gros des fonds du parrain en janvier 2004. Il considérait que Multi-Prêts Hypothèques devait 8M$, «50/50» à lui et aux Rizzuto.

 

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