/opinion/blogs/columnists
Navigation

Qui a peur des manifs?

Qui a peur des manifs?
Photo Agence QMI, Pascal girard

Coup d'oeil sur cet article

Le Devoir rapporte que «l’École nationale de police a revu ses formations afin que les policiers soient plus outillés pour gérer les situations comportant un haut niveau de stress. On s’attend à ce que cela permette notamment d’améliorer le comportement des agents lors des manifestations

Il rappelle aussi que «la Commission spéciale d’examen sur le printemps 2012 avait déploré dans son rapport le mépris affiché par certains policiers qui insultaient verbalement des manifestants. Elle recommandait que l’École s’assure que ses finissants ont conscience de l’importance du droit de manifester dans une société démocratique.»

(À cet égard, nul besoin de rappeler ici le souvenir pénible de la policière Stéfanie Trudeau, mieux connue pendant le Printemps étudiant de 2012 sous le nom de Matricule 728. Un cas qui, plusieurs le soupçonnent, ne serait toutefois pas aussi isolé qu’on le pense.)

Ce qu'il faut surtout comprendre ici est qu'à elle seule, cette décision de l’École nationale de police confirme sans le moindre doute qu’il existe bel et bien un problème réel de comportement au sein des forces policières face même aux manifestants les plus pacifiques.

Un problème qui, par ailleurs, ne se serait jamais installé aussi profondément sans l’approbation ouverte ou tacite de leurs supérieurs et avant tout, des élites politiques provinciales et municipales. Lesquelles se font de plus en plus intransigeantes face à un droit pourtant fondamental dans nos démocraties : le droit de réunion pacifique. Le fameux Règlement P-6 adopté à Montréal en pleine grève étudiante en atteste amplement. Une version analogue existe aussi à Québec. Sans compter le profilage politique de manifestants lorsque l'objet d'une manifestation déplaît particulièrement aux autorités. Ex: manifester contre l'austérité...

La question se pose néanmoins : cette nouvelle formation de quelques heures suffira-t-elle à contrer cette réaction croissante d’intolérance et de mépris envers les manifestations et les manifestants eux-mêmes? Poser la question, c’est un peu y répondre.

Pour les sceptiques, je rappellerai ici cet article de ma collègue Michèle Ouimet qui, en 2012, faisait état d'une kyielle de préjugés qui s’installait au sein même de la police envers les étudiants en grève.

Quant au problème qu'on retrouve sur le plan de la formation policière, il est également réel et transcende même la question des manifs.

En octobre 2012, je signais deux analyses sur le «cas» Stéfanie Trudeau qui  ouvraient, entre autres, sur la formation de plus en plus inadéquate des policiers dans nos sociétés elles-mêmes de plus en plus complexes et diversifiées.

***

 

Pour une formation universitaire obligatoire

En voici un extrait. Il est un peu longuet, mais il explique des facettes importantes de la problématique:

«Les forces policières seront toujours à la base ce qu’elles sont : un outil de répression. C’est au coeur de leur travail. Mais dans une société démocratique, elles sont beaucoup plus que cela.

Elles appliquent la loi, certes, mais les «polices de quartier» de création plus récente à Montréal se veulent également une manière de se «rapprocher» des citoyens dans une approche nettement plus collaborative et communautaire que simplement répressive.
Dans les grandes villes – multiculturelles, multiethniques, où les opinions politiques divergentes sont nombreuses, où l’itinérance est une réalité marquée dans certains quartiers, où les troubles mentaux et les personnes vulnérables se multiplient -, cette approche se complexifie d’autant.

Question: les policiers sont-ils suffisamment outillés pour faire face à une réalité aussi multiple, aussi complexe?

Certes, les corps policiers se «diversifient» déjà eux-mêmes de l’intérieur avec l’embauche de femmes et de personnes de différentes origines. Or, on dirait bien que cela n’empêche pas pour autant l’apparition de certains préjugés nourris par le contexte social et politique du jour.

Ce qui, on en conviendra, peut poser un sérieux problème dans certains contextes sociaux ou politiques plus tendus. Nous en connaissons tous des exemples, incluant des épisodes par le passé où il y a eu morts d’homme.

Face au cas criant de Matricule 728, plusieurs experts, avec raison, ont pointé du doigt la formation des policiers et ont proposé plusieurs moyens de l’enrichir. Le suivi professionnel et psycho-social des policiers, disent-ils, devrait également être nettement mieux encadré et serré. Car on ne le dira jamais assez : le travail policier est un des plus durs, des plus exigeants et des plus stressants qui soit.

Pour ma part, je poserais une partie de ce problème sous forme de question : peut-on songer à donner aux policiers une formation apte à les rendre plus résistants aux discours politiques et aux préjugés ambiants du moment? Une formation mieux habilitée à les doter de ce que Pierre Foglia qualifie de «distanciation» essentielle à ce type de travail?

Bref, sans en faire pour autant des travailleurs sociaux (!), comment donner aux policiers les connaissances et l’ouverture d’esprit nécessaires pour aborder les problèmes sociaux sous un angle, disons, mieux informé et donc, moins biaisé par des préjugés ou le discours politique dominant du jour? Certains experts ont également parlé du manque de discipline dont souffriraient aujourd’hui les jeunes policiers et de la peur que cela générerait chez-eux en situation de conflit social. Ce qui semble en effet faire partie de la problématique globale.

(...)

Comme fille de policier, je n’ai également jamais compris pourquoi on se limitait à une formation de niveau collégial pour les policiers et les policières.

Lorsqu’on est appelé à porter une arme pour gagner sa vie; qu’on entrera en contact avec ce qu’il y a de plus dur et de plus complexe dans une société; qu’on possède une autorité et une force de répression très larges, le minimum serait d’imposer une formation universitaire AVANT de pouvoir même appliquer pour suivre la formation en techniques policières au cégep pour passer ensuite à l‘École nationale de police.

Bref, pas de techniques policières sans avoir réussi son baccalauréat. Ce qui, bien entendu, voudrait dire deux passages par le cégep. Un premier comme préparation à l’université et un second, après un baccalauréat, pour faire ses techniques policières. Serait-ce trop demander de ceux et celles qui auront la sécurité des citoyens entre leurs mains?

Sans compter que les salaires et les avantages sociaux des policiers sont tels que la demande d’un baccalauréat serait une exigence tout à fait raisonnable.

L’idéal serait sûrement un baccalauréat multidisciplinaire incluant des cours de sociologie, de littérature, d’histoire, de science politique et même de psychologie. Certes, une partie de cette formation est déjà disponible dans certains programmes de formation pour les aspirants policiers, mais elle n’est pas de niveau universitaire.

Mais déjà, de faire et de compléter un baccalauréat, point, serait une bonification considérable de la formation des policiers et des policières. D’autant que ce passage obligatoire par l’université aurait également comme avantage de leur donner quelques années de maturité en plus avant de porter un uniforme et une arme.

Et je ne parle pas ici du «baccalauréat en sécurité publique» puisque celui-ci est optionnel dans la mesure où il n’est offert qu’à ceux et celles qui sont déjà policiers. J’en parlais d’ailleurs souvent avec mon père. Je lui demandais pourquoi on «armait» des personnes aussi jeunes et aux expériences de vie et aux horizons culturels et intellectuels souvent insuffisants pour faire un travail aussi exigeant et de plus en plus complexe?

De son côté, il aura mis plusieurs années avant de commencer à penser que sans être la panacée, une formation universitaire ne serait peut-être pas une si méchante idée que ça...»

***


De plus en plus de policiers de plus en plus rémunérés

Un des passages-clé de mon texte était en effet celui-ci : «Sans compter que les salaires et les avantages sociaux des policiers sont tels que la demande d’un baccalauréat serait une exigence tout à fait raisonnable

Or, selon ce qu’en rapportait récemment La Presse, il s’avère même que «le quart des policiers de Montréal a reçu un salaire supérieur à 100 000$ en 2014. (...) La multiplication des heures supplémentaires a même permis à 46 agents de doubler leur rémunération l'an dernier..»

Citons encore l’article : «en tout, 1127 policiers ont gagné plus de 100 000$ en 2014. Ce chiffre marque une nette progression par rapport aux 888 qui avaient franchi ce seuil l'année précédente. Rappelons qu'en 2006, ils étaient seulement 86 à gagner plus de 100 000$.» Rappelons ici que le salaire de base des policiers à l’entrée est de 40 800$.

L’article cite même le cas d’un «sergent superviseur de quartier» qui «a vu son chèque de paye considérablement augmenter en 2014 en raison des nombreuses heures supplémentaires qu'il a réalisées. Le policier, dont le salaire annuel est de 89 800$, a facturé l'an dernier pour 117 700$ en heures supplémentaires. En plus, il a reçu pour 18 700$ en primes et autres avantages imposables. Avec son salaire de 226 000$, le sergent en question a gagné davantage en 2014 que le directeur adjoint du SPVM, numéro deux de l'organisation. Seul le chef de police Marc Parent a touché plus, son salaire étant de 255 000$ par an.»

Ouch...

Soit dit en passant, à Toronto, c’est carrément la moitié des policiers qui, en 2014, ont gagné 100 000$ ou plus. Dans leur cas, par contre, on attribue cette situation à la prolifération du travail policier fait au «privé» et aux heures supplémentaires que leur absence oblige leurs collègues à faire au public!

***


Bref, les policiers et les policières font partie d’une des professions publiques  parmi les mieux rémunérées par les contribuables.

L’heure d’exiger d’eux une formation nettement plus poussée et mieux adaptée à nos sociétés est venue.

Qu'en pensez-vous?

 


 

Brèves

Vous désirez réagir à ce texte dans nos pages Opinions?

Écrivez-nous une courte lettre de 100 à 250 mots maximum à l'adresse suivante:

Vous pouvez aussi nous écrire en toute confidentialité si vous avez de l'information supplémentaire. Merci.