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Les «enfants Ritalin» à l’université

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Ceux qu’on a appelés les «enfants Ritalin» sont rendus à l’université. Les étudiants ayant un handicap, comme un déficit d’attention ou un trouble d’apprentissage, sont quatre fois plus nombreux dans les universités du Québec qu’il y a 10 ans. Et on leur paie parfois des preneurs de notes, a appris Le Journal.

Voilà l’une des mesures d’accommodement que doivent mettre en place les universités québécoises, en ces temps de compressions, pour faire face à ce nouveau défi.

Maxime (nom fictif) est atteint du syndrome d’Asperger, accompagné d’un déficit de l’attention. Dans le cadre de ses études en administration, il a droit à certaines mesures d’aide: prise de notes par un autre étudiant dans ses cours, service de tuteur, recours à un ordinateur avec logiciel de correction, plus de temps pour passer ses examens dans un local à part. «Ça m’a vraiment aidé», lance-t-il.

Certaines de ces mesures – comme les preneurs de notes et les outils informatiques – sont payées par le programme d’allocation pour les besoins particuliers des étudiants du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Il s’agit du même programme qui paie les services de soutien offerts aux étudiants ayant des handicaps physiques, comme ceux qui sont sourds ou aveugles, par exemple (voir encadré ci-contre).

Mais d’autres mesures, comme le service de tuteur ou les accommodements entourant les examens, doivent être mises en place par les universités, qui ont l’obligation légale d’aider les étudiants ayant un handicap, qu’il soit physique ou neurologique, explique Anne-Louise Fournier, coordonnatrice de l’accueil et du soutien offert à ces étudiants à l’Université Laval.

Brigitte Dagneau, étudiante à la maîtrise en sciences de l’orientation à l’Université Laval, est tutrice et preneuse de notes pour des étudiants en situation de handicap. Ayant déjà complété un doctorat dans un autre domaine, elle est heureuse de mettre son expérience au profit d’autres étudiants qui en ont besoin.
photo Stevens Leblanc
Brigitte Dagneau, étudiante à la maîtrise en sciences de l’orientation à l’Université Laval, est tutrice et preneuse de notes pour des étudiants en situation de handicap. Ayant déjà complété un doctorat dans un autre domaine, elle est heureuse de mettre son expérience au profit d’autres étudiants qui en ont besoin.

Augmentation fulgurante

Le nombre d’étudiants ayant des besoins particuliers a d’ailleurs connu une augmentation fulgurante au cours des dernières années. En 2003-2004, on en dénombrait 1697 dans les universités québécoises, comparativement à... 8223, 10 ans plus tard, selon un rapport rédigé par l’Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap.

Le profil de ces étudiants a aussi beaucoup changé au cours des dernières années. Il s’agit maintenant d’étudiants qui souffrent surtout d’un déficit d’attention, de troubles d’apprentissage ou de problèmes de santé mentale.


Des millions en mesures d’aide... dont des preneurs de notes!

Les sommes accordées aux étudiants en situation de handicap qui suivent une formation professionnelle, collégiale ou universitaire ont plus que doublé depuis cinq ans. Entre 2008-2009 et 2013-2014, le budget du Programme d’allocation pour les besoins particuliers de l’Aide financière aux études est passé de 5,5 M$ à 11,3 M$.
  
Les universités et cégeps ont aussi reçu un coup de pouce financier supplémentaire. Les sommes octroyées aux établissements pour le soutien aux étudiants en situation de handicap sont passées de 8 M$ à 16,7 M$ au cours de la même période.
 
 
Source: ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Un cauchemar pour les profs

Une chargée de cours de l’Université Laval, qui a demandé à ne pas être identifiée, a accepté de raconter au Journal les difficultés vécues avec une étudiante autiste. 
 
«Elle venait me voir avant le cours, pendant la pause, après le cours. Elle ne pouvait pas travailler en équipe avec plus de trois personnes parce que ça la faisait paniquer. Elle me prenait beaucoup de temps, j’avais l’impression de travailler seulement pour elle et je négligeais mes autres étudiants. Je comprends que ces étudiants ont besoin d’être encadrés, mais pas au détriment des autres étudiants. On n’est pas préparé pour ces cas-là», dit-elle.  
 
D’autres poussent plus loin le questionnement. «Le plus gros problème, pour moi, ce n’est pas nécessairement l’encadrement supplémentaire. C’est surtout le fait qu’on les accepte dans nos classes sans évaluation», affirme Suzanne Lavallée, chargée de cours au baccalauréat en orientation. 
 
Cette dernière se demande comment vont se débrouiller ces étudiants qui reçoivent de l’aide pour la prise de notes dans un cours lorsqu’ils seront sur le marché du travail, en consultation avec des clients. «Ils sont laissés à eux-mêmes là-dedans, et je trouve ça épouvantable.» 
 
Dans un des cours de Mme Lavallée qui regroupe 176 étudiants, une douzaine souffrent d’un déficit de l’attention.

On leur fournit aussi un logiciel de correction

Jérôme (nom fictif) souffre de dyslexie et d’un trouble du déficit de l’attention. Dans le cadre de ses études en relations industrielles, il a droit à différentes mesures d’accommodement, comme un preneur de notes et le recours à un logiciel de correction pendant ses examens, ce qui lui permet de réussir haut la main.
 
Cet étudiant, qui a créé sa propre entreprise de relations industrielles, ne craint pas les difficultés du marché du travail. Plusieurs employés ont déjà recours à des logiciels de correction au travail, même s’ils n’ont pas de handicap, souligne-t-il.
 
«Avoir un handicap ne veut pas dire que je ne suis pas intelligent. Ça veut dire que j’ai des limitations physiques, sur lesquelles je n’ai aucun pouvoir. En y remédiant, ça me permet d’apporter ma contribution à la société, plutôt que de me retrouver sur le bien-être social. [...] Je crois qu’il est plus payant pour une société de faire un léger investissement pour permettre des mesures d’accommodement afin que des gens comme moi aient accès aux études supérieures et apportent leur contribution.» 
 
Après tout, Albert Einstein était bien dyslexique, ce qui ne l’a pas empêché de développer sa théorie de la relativité, ajoute Jérôme. «C’est peut-être sa façon différente de voir le monde qui lui a permis d’apporter autre chose.»

«On a un problème majeur»

L’augmentation des étudiants ayant des besoins particuliers à l’université s’explique d’abord par une «bonne nouvelle», affirme Sylvain Le May, président de l’Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap. 
 
Grâce à l’appui reçu au secondaire et au cégep, ces étudiants sont désormais capables de poursuivre des études universitaires.
 
De nouvelles technologies leur donnent aussi un bon coup de pouce, ajoute-t-il. Des étudiants peuvent maintenant dicter un texte à un logiciel qui se chargera de sa rédaction.
 
Mais l’ordinateur ne règle pas tout. «Ça prend aussi des professionnels qui vont accompagner les étudiants. Le défi est le même qu’au primaire et au secondaire», affirme M. Le May. 
 
«Problème majeur»
 
Cette nouvelle réalité représente d’ailleurs «une préoccupation de plus en plus importante» dans le réseau universitaire, affirme Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeurs d’université. 
 
Ces étudiants ont besoin de plus d’encadrement, alors que les classes se font de plus en plus nombreuses et les assistants de cours, de plus en plus rares en période de compressions, souligne-t-il.
 
«L’équation est simple, ajoute-t-il. Il y a de plus en plus d’étudiants qui ont besoin d’aide, alors que les services sont réduits. On ne peut pas y arriver, il y a des étudiants qui vont en souffrir. On a un problème majeur.»
 
«Il est important de mettre des ressources à la disposition de ces étudiants, ajoute Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeurs d’université. Plus on élève le niveau de scolarité dans une société, plus on l’enrichit», dit-il.

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