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Visite chez Mammon

People walk past a HSBC bank branch in the City of London
Photo Stefan Wermuth / Reuters

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Il y a dans le système bancaire quelque chose qui évoque la passion morbide. Portée à son comble, l’accumulation monétaire perd tout son sens pour le commun des mortels.

On ne comprend plus à quoi elle est réellement liée, pourquoi vouloir accumuler des milliards quand on en possède déjà plus que ce qui ne pourrait jamais nous satisfaire? Bien sûr, on peut saisir ce qui pousse à désirer le luxe ou le confort, mais quand on atteint certains montants, on ne comprend plus complètement ce qui est recherché au-delà de l’accumulation pour l’accumulation. C’est probablement pourquoi l’image de Mammon vient en tête quand on parcourt le plus récent ouvrage de François Morin sur les banques systémiques paru chez Lux. Il a lui aussi choisi un titre monstrueux pour évoquer cet oligopole bancaire: L’hydre mondiale.

 

Le problème avec les bestiaires imaginaires de cet ordre, c’est qu’ils frappent à ce point l’imagination que la comparaison devient rapidement caricaturale, invitant parfois à la théorie du complot. Pourtant, François Morin se tient très loin de ces excès, en restant rigoureusement descriptif de la bête dont il dissèque pour nous une petite – mais centrale – partie. Peut-être d’ailleurs que ce titre imagé cherche à compenser la présumée transparence de l’acteur bancaire, dans notre rapport quotidien au système économique. Alors que nous considérons souvent les banques comme une courroie de transmission donnant accès à du capital aux entreprises – tout en s’octroyant un petit pécule au passage – l’ouvrage de Morin ramène ces institutions là où elles devraient être dans notre compréhension de l’économie contemporaine: au centre.

 

Morin nous décrit ces 28 institutions financières mondiales que l’OCDE qualifie de «banques systémiques». Toutes liées par des produits financiers, ces banques sont too big to fail, si l’une tombe, elle risque fort d’entraîner les autres dans sa chute, emportant avec elles le système financier mondial. Les chiffres sont colossaux. Par exemple, le total des bilans des 8 banques systémiques états-uniennes dépasse légèrement le PIB de ce pays. Les 4 banques systémiques d’origine britannique ont, quant à elles, des bilans totaux quatre fois supérieur au PIB anglais. Une poignée de banques qui valent plus que des pays entiers (et pas les moindres). Voilà qui donne une idée du poids de ces organisations et du rapport inégal qu’elles entretiennent avec les gouvernements élus. Quand on tient compte de la valeur des produits dérivés que possèdent ces banques, les dimensions sont proprement vertigineuses, comme le souligne Morin. Les 8 banques états-uniennes possèdent ainsi l’équivalent de 18 fois le PIB des États-Unis et chez les Britanniques ce rapport passe à... 86 fois.

 

L’hydre mondiale ne se gêne d’ailleurs pas pour faire usage de ce pouvoir. Morin fait la démonstration de leur poids immense sur les fondamentaux de l’économie que sont les taux d’intérêt et les taux de change. Autrefois le propre des États souverains, ces leviers économiques sont aujourd’hui dans les mains de quelques grandes organisations transnationales. On nous rappelle d’ailleurs les nombreux cas de fraudes dont les grandes banques ont été accusées à propos de la manipulation de ces taux. François Morin dénombre plus de 50 G$ d’amendes qui ont été exigées à ces grandes banques en raison de cas de fraudes et d’abus répétés depuis la crise de 2008.

 

Difficile de comprendre, à la suite de cette lecture passionnante, qu’est-ce qui pourra arrêter Mammon. Si des poursuites pour fraude et manipulation grossière n’ont pas réussi à entamer notre confiance collective dans les banques et les banquiers (que nous élisons ministre des Finances au Québec et dont nous suivons à la lettre les recommandations quand ils s’expriment dans les médias), qu’est-ce qui le fera? Considérant le pouvoir de l’hydre et notre empressement à vouloir recoller ses têtes lorsque l’une tombe, tranchée par ses propres excès, on se demande bien qu’est-ce qui pourra l’entamer.