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Au revoir Monsieur Hà

Au revoir Monsieur Hà
Photo courtoisie, Thierry Daraize

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Vous dire comme je suis triste. Monsieur Hà est mort. Juste écrire cette phrase m'attriste.

Comme je n'ai plus de mots pour dire ma tristesse, je vous offre ce texte, écrit pour Le Devoir en 2002. Comment on dit "bon voyage" en vietnamien ?

Papa Ha

Il s'appelle Ha. Tout simplement Ha. Comme une exclamation de plaisir ou de surprise. "Ha! Voilà Ha qui arrive!" Tout le monde l'appelle comme ça, sauf ses nièces qui, elles, l'appellent Papa Ha, pour le différencier de leur propre papa. En vietnamien, son nom veut dire "rivière".

Il est chef-propriétaire d'un restaurant auquel il a donné un nom nostalgique, qui évoque tout de suite Catherine Deneuve drapée de soie rouge ou Marguerite Duras, tresses au vent, au bras de son amant: Souvenirs d'Indochine.

Mais Ha ne ressemble à personne, parce qu'il est d'abord et avant tout l'ami des artistes.

Indigné que de grands créateurs crèvent de faim, il les nourrit. Ses subventions à lui, ce sont des rouleaux du printemps ou des aubergines grillées aux graines de sésame. Ses commandites: des cocottes de saumon à la canne à sucre ou du canard aux cachous.

Si vous croisez Ha, les yeux cernés, les traits tirés, sachez qu'il a passé la nuit debout à cuisiner des extras pour des artistes fauchés. Il est entouré d'une multitude de copains-sans-le-sou-mais-bourrés-de-talent. Alors, il leur offre ses meilleurs plats lors de leurs lancements.

"Je ne suis pas un mécène ni un marchand , dit Ha. Mais la sensibilité, la pureté, la franchise des artistes m'attirent énormément".

Il n'arrive pas à se rentrer dans la tête qu'un designer de mode talentueux dorme dans son atelier parce qu'il n'a pas de quoi se payer un appart'. Alors il lui offre son resto, le temps d'un défilé. Et nourrit tous les invités à coup de bouchées fines.

"Nous, on a du leste, on a plein de poids qui nous retient au sol mais les artistes, eux, ils sont légers, ils savent délester pour s'élever" . Quand Ha parle, c'est à chaque fois comme un fortune cookie qui s'ouvre avec, à l'intérieur, une petite leçon de grande sagesse.

Sur les murs de son resto, toujours des oeuvres de ceux qu'il admire et qu'il aime. Et ils sont nombreux. Une semaine ce sont les magnifiques photos en noir et blanc de Tshi. Celle d'après, les explosions de couleur et de douleur des tableaux de Carlito Dalceggio.

Depuis des années, les jurés du FIFA (Festival International des Films sur l'Art) sont gracieusement invités à manger chez lui après le film de clôture. C'est comme ça que Ha exprime son respect pour le travail de titan du directeur-fondateur, René Rozon.

"Je ne suis pas un bon homme d'affaires , je l'avoue, dit Ha. Mais, ne me demandez pas pourquoi j'ai autant d'amis."

Sa mère l'a encouragé à devenir cuisinier, un métier d'avenir. "Les gens auront toujours faim" , qu'elle lui disait. Elle ne pensait pas si bien dire.

Sa grand-mère avait un resto à Hanoi, répertorié dans le guide Michelin, où l'on s'agglutinait pour déguster sa carpe à l'aneth et à la coriandre. Plus qu'une spécialité, c'était, pour tout vous dire, le seul et unique plat au menu.

C'est peut-être pour ça que pour Ha, la cuisine, c'est sacré. "Je suis incapable de manger si je sais que tu as faim. Je suis incapable de bien manger si je sais que tu es en train de manger n'importe quoi."

Quand Ha parle du Vietnam, qu'il a quitté en 1979, c'est le pays tout entier qui défile devant vos yeux. Il parle avec amour des paysages, des plantes et des animaux du Vietnam.

"Si tu voyais les côtes du Vietnam: 3000 kilomètres de littoral" . S'il n'avait pas été restaurateur, Ha aurait voulu être océanographe. Il n'a jamais oublié une vision horrible, datant de son enfance: des tortues vertes, maladroites victimes prises dans les filets et sur lesquelles les pêcheurs tiraient des coups de fusil pour les déloger.

Cette citronnelle dont il assaisonne ses plats, j'apprends qu'elle éloigne non seulement les moustiques mais aussi les serpents. On en plante toujours en abondance autour des maisons vietnamiennes.

Le renard vietnamien, fin connaisseur, s'il se trouve devant un plant de café, ne croquera que les meilleurs fruits qu'il régurgitera ensuite. C'est avec les graines tirées de ces fruits, le nec plus ultra , qu'on prépare le café renard. "Si tu vas un jour au Vietnam, tu en prendras une tasse à ma santé."

Je soupçonne fortement Ha d'avoir été renard dans une autre vie. Il sait, lui aussi, reconnaître ce qu'il y a de plus beau autour de lui.

Car Ha ne nourrit pas que votre corps. Il alimente aussi votre âme. C'est la personne la plus sage que je connaisse. Et je note comme parole d'évangile dans mon carnet les bons mots dont ce Petit Poucet égrène son chemin:

- Que la journée ait été belle ou pas, ça finit toujours par un dodo. Et 30 dodos font le mois.

- Tu as semé, tu prends soin, tu récoltes: c'est la vie en trois actes.

- Comme un enfant qui tient à ses jouets, je tiens à mes valeurs.

- Je n'ai jamais compris les gens qui ne sont pas humains avec les humains.

Ha a dans son appartement une photo de lui aux côtés de Julie Snyder avec une dédicace de la démone en personne: "L'enfer, c'est Ha" . Si c'est ça l'enfer, réservez-moi tout de suite une table!

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