/misc
Navigation

Faites-les travailler sérieusement, Monsieur Coiteux

Schéma de la Stratégie de mise en oeuvre du Plan de modernisation et d’optimisation des ressources informationnelles
Schéma de la stratégie de mise en oeuvre du Plan de modernisation et d’optimisation des ressources informationnelles

Coup d'oeil sur cet article

Le plan pour nous sortir du «bordel informatique» n’a pas encore été écrit. Quoi qu’on en dise ou croie. Un tel plan devra être plus qu’une série de schémas. Ou qu’une liste de mesures techniques ou gestionnaires.

Dimanche soir, le collègue Jean-Nicolas Blanchet révéla que Québec avait tabletté un plan qui, selon sa source anonyme, devait nous sortir du «bordel informatique» et sauver 200 millions par année. Lundi matin, il publiait en ligne le texte du plan lui-même. Le soir même, il rapportait les réactions partisanes à ces révélations.

Dégonflons quelques prétentions

Le plan est censé s’appeler «Stratégie de transformation et d’optimisation des ressources informationnelles» (STORI). Le document divulgué au bureau d’enquête du Journal s’intitule plutôt «Plan de modernisation et d’optimisation des ressources informationnelles». Et il ne se résume à rien de plus qu’à neuf schémas en autant de pages.

Ci-haut vous avez le neuvième schéma expliquant la «Stratégie de mise en œuvre» du fameux plan. Un petit bijou d’insignifiance.

Est-ce que ce plan vise à résoudre le «bordel informatique» ? Non. Nulle part le document ne fait le diagnostic des nombreux problèmes plombant l’informatique publique depuis un quart de siècle (voir cette liste partielle des questions). Il ne cherche pas à les résoudre non plus.

Ce plan a certes des ambitions, mais plus modestes. Il vise à:

  • rationaliser certains services et infrastructures informatiques et téléphoniques;
  • mieux gérer le personnel de la fonction publique et des firmes externes; et
  • resserrer la gestion des projets.

Par ailleurs, est-ce que ce plan nous sauverait 200 $ millions par année? Aucun des nombreux «bénéfices attendus» n’est chiffré. Le seul point qui établit ces économies est extérieur au plan lui-même. En page 8 (ou au 8e schéma) sur la gestion des projets, il décrète seulement:

«Ne retenir que les initiatives dont la solution répond [...] au plan de réduction de 200 M$.»

Bref, ce ne sont pas les mesures du plan qui réduisent les dépenses de 200 millions (sur quelque 3 milliards de dépenses totales?). C’est simplement qu’on dépensera jusqu’à un plafond budgétaire fixé 200 millions plus bas.

Demeure une question: sans résoudre le bordel, ce plan pouvait-il réussir?

Vœux pieux

Je n’ai pas l’expertise pour déchiffrer les schémas de chacun des sept axes du plan et en évaluer le réalisme. Cependant, les contenus à propos de deux de ces axes me sont familiers.

Le quatrième vise la «Mise en commun et partage de l’information des services et des applications». C’est encore la vieille quête d’ouverture des silos administratifs. Mais les éléments de stratégies et moyens d’action mentionnés s’avèrent clairement insuffisants pour réaliser ces objectifs.

Déjà, rendre des «données ouvertes» va grandement faciliter leur partage. Mais pas pour autant leur mise en commun. Car cela nécessite un chantier de redéfinition, standardisation, description et mise en correspondance des informations produites par les différents organismes publics.

De même, on peut rêver de «portefeuilles de services communs» (ex.: «Dossier citoyen» et «Dossier entreprise» unifiés). Mais cela ne peut se réussir qu’à partir de l’informatique. Il existe trop d’incompatibilités entre les informations, processus et contextes des différents programmes et services publics.

Il faut plutôt une révision progressive et en profondeur des services et programmes eux-mêmes. Cela implique de véritables réformes législatives. Et avant tout, une compréhension fine des manières dont différents citoyens ou entreprises interagissent bien et mal avec ces programmes et services. Puis une vision sur la façon dont on veut les faire évoluer en «portefeuilles communs».

Ce n’est qu’une fois définis ces «portefeuilles communs» qu’on pourra achever leur informatisation.

Si on laisse définir ces portefeuilles par les seuls informaticiens, c’est le bordel garanti. Avec en prime, une usurpation antidémocratique des fonctions législatives exercées par l’Assemblée nationale. Or, voilà précisément où les faiblesses d’un second axe se révèlent.

Gouvernance?

La page (schéma) 8 traite de l’«Intensification de la gouvernance des projets». Pas de gouvernance de l’informatique ou de l’information. Mais des projets. Pas de réforme de cette gouvernance, mais de son intensification.

Il s’agit essentiellement de mesure de resserrement de la gestion et de la surveillance des travaux.

On est loin d’une véritable gouvernance qui requiert la participation, aux bons moments clés et de bonnes manières, de toutes:

  • les parties prenantes (y compris les utilisateurs fonctionnaires, citoyens ou entreprises ainsi que les députés législateurs et contrôleurs des actions de l’État); et
  • les expertises requises (y compris des sciences de l’information, des sciences humaines et sociales).

Les députés sont nus

Nous avons appris l’existence d’un plan commandé par on ne sait trop qui. Préparé par on ne sait trop qui. Dont on ne sait trop à quelle étape il était lorsqu’il fut «tabletté». Et dont apparemment aucun ministre des gouvernements Charest et Marois n’aurait entendu parler.

On ne sait pas trop si le document coulé au Journal est le plan lui-même. Si oui, il apparaît mal ficelé.

Cela n’a pas empêché Éric Caire de la Coalition avenir Québec et Amir Khadir de Québec solidaire de s’indigner qu’on ne l’ait pas mis en œuvre. Cela même si, rappelons l’illustration ci-haut, la «stratégie de mise en œuvre» est plutôt... schématique.

Voilà qui révèle combien nos députés sont nus. Les partis ne semblent pas compter de conseillers pour décrypter et évaluer ce genre de document. Ni l’Assemblée nationale en tant qu’institution parlementaire.

Or, s’il existe une faiblesse dans la gouvernance de l’informatique et de l’information, c’est là.

Le défi de Coiteux

Jean-Nicolas Blanchet nous rapporte que Martin Coiteux «entend même proposer une stratégie “plus costaude” et “plus actualisée aux réalités de 2015”». Ce ne sera pas difficile.

Ce serait déjà une grande avancée si le président du Conseil du trésor nous arrivait qu’avec une feuille de route vers une véritable réforme stratégique.

Car le député Khadir a raison: «Ce ne sont pas quelques petits changements que ça prend, mais un changement de paradigme.» En effet, par ses enjeux même, un tel ménage ne peut se faire à porte close.

Martin Coiteux sait que les attentes sont grandes. L’impatience croit face au «bordel informatique».

La stratégie qu’il nous promet devra donc être crédible. Elle devra être compréhensible par nous tous. Elle ne pourra pas se résumer à une liste de mesures de gestion de contrats et projets informatiques.

Cette stratégie doit n’être rien de moins qu’une proposition de politique publique.

Il est grand temps de traiter l’informatique publique avec tout le sérieux et l’attention qu’elle exige.