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ICI Radio-Canada dépassée

Séraphin Poudrier - Belles histoires 
Dossier télé
Photo Courtoisie

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Cette fois-ci, Radio-Canada a vraiment été chanceuse que je me sois trouvé en vacances. Sérieusement, je pense que j’aurais mis le feu à l’Internet en apprenant son odieuse décision d’offrir au public québécois une trente douzième adaptation du roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon.

Non, mais, ce n’est pas des farces : un roman; un radioroman; deux films; un téléroman sous deux époques et formats différents; deux bandes dessinées; une pièce de théâtre. Et il se trouve des gens à Radio-Canada pour penser que la boîte a encore assez d’argent et de crédibilité à dépenser pour nous repasser Séraphin et ses vieilles histoires des pays d’en haut.

Sérieusement, neuf ans de politiques conservatrices n’auront pas fait aussi mal au diffuseur public que le formidable manque d’audace, de créativité et de vision de sa direction de la programmation. Dans la grande tour, on en a que pour les choses qui vieillissent mal, comme Le Bigot ou le Ti-Mé Show.

 

Élever Séraphin au statut de mythe collectif

Vous croirez peut-être que j’ai la colère facile ou anodine. Pourtant, je pense sincèrement que la décision de Radio-Canada de conférer au roman de Claude-Henri Grignon un véritable statut de mythe unificateur collectif n’est pas inoffensive.

Heureusement, j’avais beau être à l’étranger, il s’en est trouvé pour partager mon indignation. Il y a eu l’éloquent Jean-François Nadeau qui nous a offert une fort bonne chronique nous rappelant les motivations rétrogrades de l’auteur du roman d’origine, lesquelles traversent bel et bien le récit. Radio-Canada nous dit, comme pour nous rassurer, que cette énième adaptation sera plus fidèle à l’œuvre. Ça devrait davantage être de nature à nous inquiéter qu’à nous faire plaisir.

Il y a aussi Serge Bouchard, ce cher mammouth laineux, qui référant à Nadeau, a partagé sur Facebook sa tristesse de voir que Radio-Canada préfère nous repasser encore le même film, alors qu’il y a tant de personnages magnifiques à raconter.
 

Immensité contre nullité

Ça, ça m’a particulièrement touché. Parce qu’en vacances, je lisais justement Ils ont couru l’Amérique, le magnifique livre de Bouchard et de sa complice Marie-Christine Lévesque. Il s’agit du deuxième tome tiré de leur non moins brillante série radiodiffusée De remarquables oubliés, le premier étant consacré aux grandes femmes de notre histoire alors que le troisième le sera aux autochtones.

Radio-Canada nous confirme donc qu’elle réserve à la confidentialité dominicale de sa Première chaîne le récit d’Étienne Brûlé, l’ensauvagé qui apprenait les mots autochtones comme d’autres attrapent les maux de garderie. Pas d’heures de télé à grande écoute et produites à fort coût pour Louis Jolliet, le géant des eaux. On laissera aux Américains le privilège de raconter à notre jeunesse des histoires emballantes comme celle, fictive, du capitaine Jack Sparrow, alors que celle, bien réelle, du pirate longueuillois D’Iberville sombrera dans l’oubli. Quand c’est rendu TFO qui diffuse des émissions sur Samuel de Champlain, c’est toujours bien que quelqu’un quelque part a oublié sa raison d’être.

Combien de femmes oubliées également? Pour chaque comédienne différente ayant incarné la douce Donalda, combien d’insoumises - comme Émilie Fortin-Tremblay, née à Alma et partie faire la ruée vers l’or du Yukon - aura-t-on négligées?

Non. Ces récits n’intéressent pas Radio-Canada. Quand Radio-Canada nous livre un personnage d’importance, elle se garde bien de nous en offrir un auquel on pourrait s’identifier positivement, surtout s'il est masculin. Il doit être irresponsable comme Ovila Pronovost, immature comme les gars des Invincibles ou tourmenté comme Nick Berrof. Un individu ignorant, cruel et égoïste comme Séraphin Poudrier, vous devinez bien que c’est du bonbon pour des gens convaincus de notre médiocrité collective. Pas de danger qu’on cherche à nous rendre fiers et à nous inspirer, ça ne fait pas partie du mandat.

Je m’attends d’ailleurs que, pour la prochaine saison, on nous annonce une reprise des Dames de cœur. On aura qu’à faire jouer Jean-Paul Belleau par le cuisinier rebelle.

 

L’importance des récits

Les mythes qu’un peuple se raconte en disent beaucoup sur l’idée qu’il se fait de lui-même et sur le sens qu’il donne à sa destinée. Elles sont révélatrices de son identité.

Aussi, la frustration que provoque chez plusieurs cette décision de Radio-Canada va au-delà de la chicane de télé-horaire. C’est une erreur artistique, politique et historique. C’est une insulte envers les créateurs, à qui on dit qu’ils n’ont plus de nouvelles histoires à proposer. C’est une insulte envers celles et ceux qui ont bâti cette société, parce qu’on se désintéresse de leurs fascinants hauts faits. C’est une insulte envers le public, dont on considère qu’il n’a de l’intelligence que pour mâchouiller les mêmes vieilles histoires.

Je ne regarderai donc pas Les pays d’en haut. Comme avec la récente pièce de théâtre, il s’en trouvera pour dire qu’il faut rester ouvert et donner la chance aux auteurs de nous surprendre. Je m’y refuserai pourtant, parce que je pense que la décision de raconter une œuvre douze fois quand il y en a tant d’autres à découvrir constitue une erreur à sa face même. C’est également un refus de Radio-Canada de continuer à se battre pour sa raison d’être, qui est de faire des choix audacieux pour faire rayonner notre culture. Pas de la figer dans le passé.

En tant que Radio-Canadien, je commence à être vraiment fatigué de défendre une institution dépassée qui n’a plus l’air de croire à sa propre pertinence.

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