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Comment faire d’un économiste un intellectuel?

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Ça n’est pas nouveau, mais le phénomène prend de l’ampleur depuis quelques années: on voit de plus en plus d’économistes dans les médias. Comparativement à nos collègues des autres sciences sociales et humaines, nous sommes surreprésentés de manière spectaculaire.

Cela s’explique en partie par la fumeuse aura de scientificité qui enveloppe la discipline. Un économiste à la télé, ça vous inonde de statistiques et de concepts aux noms aussi compliqués qu’exotiques. Ça fait sérieux. Ça donne l’impression qu’il détient une vérité analytique et scientifique alors qu’un politologue analysant une campagne électorale laissera l’impression qu’il ne fait rien de plus que donner une opinion, certes basée sur sa connaissance de la mécanique politique, mais sans plus. L’économiste détient la vérité.

Cette omniprésence dans les médias d’un discours de vérité des économistes, neutre d’apparence, n’est pas sans conséquences.

Premièrement cela occulte le fait que chacune et chacun d’entre nous avons des visions du monde qui diffèrent les unes des autres. On n’analyse pas des phénomènes sociaux comme on étudie une colonie de fourmis. Toute analyse en sciences sociales est teintée de considérations politiques et morales (j’en ai parlé ici, entre autres, au sujet des politiques d’austérité).

Parallèlement, deuxièmement, cela occulte le fait qu’il n’y a pas qu’une approche unique en économie. Comme c’est le cas pour toutes les sciences humaines et sociales, les sciences économiques sont constituées de nombreuses Écoles de pensée. Il y en a certes une qui domine le paysage. Cette pensée mainstream est celle qu’on entend dans la très vaste majorité des interventions médiatiques, basée sur la primauté du marché, de la rationalité économique individuelle, des bienfaits du libre-échange et se méfie a priori du rôle de l’État – pour simplifier à outrance. C’est surtout une approche qui balaie du revers de la main l’importance des déterminants historiques, sociologiques, anthropologiques, culturels et institutionnels de notre réalité.

Troisièmement, cette domination d’un discours d’apparence neutre et scientifique fait en sorte que l’économiste dans les médias de masse se limite à discuter des moyens et jamais des fins. Plus précisément, son analyse prendra pour acquis les a priori de sa vision du monde et ne discutera que des moyens pour parvenir à l’état des choses qu’il considère indiscutablement vrai. Prenons l’exemple de l’atteinte du déficit zéro. L’économiste mainstream considérera qu’il n’y a pas à discuter de la légitimité, de l’efficacité ni de la pertinence de l’atteinte de cet objectif. On chipotera plutôt sur la manière d’y arriver. À cet égard, l’économiste ne joue pas le rôle d’intellectuel dans l’espace public qu’il pourrait – et devrait jouer – se contentant d’être au service de la reproduction d’un modèle social qu’il considère l’unique possible.

Car quel devrait être le rôle d’un intellectuel dans la vie sociale et politique? C’est à cette éternelle question que tentait de répondre la dernière édition de la toujours intéressant émission «C’est fou» à la radio de Radio-Canada, samedi le 9 mai dernier. Les animateurs Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau recevaient sur leur plateau la rédactrice en chef du journal Le Devoir, Josée Boileau, et le sociologue Gilles Gagné.

D’entrée de jeu, Josée Boileau affirme que l’intellectuel est cette personne qui «réfléchit autrement», qui nous amène ailleurs et nous sort de nous-même. Voilà une vision radicalement opposée au rôle que jouent les économistes actuellement – où du rôle qu’on leur fait trop souvent jouer.

Un intéressant extrait d’archive d’une entrevue avec le grand sociologue Fernand Dumont de 1961 à l’émission «Esquisse pour un portrait» proposait une typologie des intellectuels sur la place publique. Il y aurait d’abord le «distributeur de clichés», qui ne fait qu’assurer la reproduction de l’ordre établi sans réflexion. Vient ensuite l’analyste de la conjoncture, qui se contente, du haut de sa superbe, de faire le procès de sa société. Finalement, les créateurs et les chercheurs qui proposent une réflexion créative et informée de ce que pourrait devenir la société. On devine aisément quelle catégorie recevait le respect de Fernand Dumont.

À cette esquisse de typologie, Gilles Gagné offre une définition simple, mais percutante de ce que devrait être l’intellectuel dans l’espace public: une personne qui débat sur les fins, et non pas uniquement sur les moyens, qui propose, autrement dit, qui utilise sa créativité pour offrir des pistes de réflexions sur des finalités alternatives à l’ordre établi, basé, cela dit, sur des analyses factuelles rigoureuses, sur la connaissance, et non pas seulement sur l’opinion et encore moins, évidemment, sur la facilité et la démagogie.

Or, affirme-t-il, le discours des économistes constituent aujourd’hui l’apogée du contraire (je paraphrase). Obsédé à ergoter sur les moyens, il évacue totalement une réflexion en profondeur sur les fins. À cet égard, l’hégémonie des idées économiques dominantes dans les médias participe d’un anti-intellectualisme profond. Toute pensée sur les finalités de notre monde, pour reprendre les mots de Gilles Gagné, se voit totalement évacuée.

C’est la raison pour laquelle je propose les trois critères suivants pour faire de l’économiste une figure véritablement intellectuelle engagée dans la vie politique et sociale. La réflexion économique devrait:

  1. S’appuyer sur une connaissance rigoureuse, factuelle et objective du réel, tout en mettant en lumière les limites de la lecture de ce réel (le versant analytique de son intervention);
  2. Utiliser sa créativité intellectuelle pour ouvrir des perspectives nouvelles sur ce que pourrait constituer d’autres finalités à l’organisation sociale (le versant normatif de son intervention)
  3. Ne pas confondre objectivité et neutralité; il est possible d’être objectif (ou rigoureux, si l’on préfère) sans être neutre. La neutralité n’existe pas en sciences humaines et sociales (le versant aprioriste affiché de son intervention).

Autrement dit, l’économiste, afin de passer du rôle de laquais de la pensée dominante et convenue à celui d’intellectuel public à part entière devrait assumer avec humilité la complexité du réel.

Cela passe, à mon humble avis, en embrassant les analyses d’autres disciplines des sciences humaines, sociales et naturelles – autant que de la philosophie, particulièrement de la philosophie politique et morale. Une étude récente montre que, de toutes les sciences sociales, les économistes intègrent le moins les études des autres disciplines. Par exemple, à peine 0,3% et 0,8%, respectivement, des références à des études en sociologie ou en sciences politiques sont intégrées aux publications universitaires des économistes.

Il ne s’agit pas d’une anecdote: l’hégémonie de la pensée économique dominante, particulièrement dans les médias de masse, lui confère (faussement) une position dominante. Aux trois critères que je propose – qui pourraient s’appliquer aux zillions de commentateurs patentés dans les médias – devrait donc s’ajouter, à cet égard, une ouverture vers l’interdisciplinarité. Je rêve d’une triple alliance entre les représentants des sciences sociales, des arts et des sciences naturelles afin d’enrichir le débat public d’une multiplicités de points de vues.

Mais il faut, dans cette perspective, s’assurer que le rôle des intellectuels nous permette collectivement de réfléchir à d’autres possibles. Compte tenu de la domination du discours sur les moyens, nous nous devons d’être stratégiques et d’offrir des alternatives enthousiasmantes. C’est ce que j’appelle les «utopies concrètes»: des manières de voir et de faire radicalement différentes mais néanmoins accessibles. De montrer qu’un autre monde est possible tout en étant accessible. Autrement dit: marier la propositions de finalités différentes qui nécessitent des moyens tout aussi différents. Je l’ai fait ici-même en parlant de nous sortir de notre dépendance au pétrole ou de nous attaquer à l’analphabétisme.

Voilà bien le rôle de l’intellectuel sur la place publique: offrir des visions du monde différentes qui offrent à la fois la possibilité de penser différemment les finalités de notre société et des moyens innovants d’y parvenir.

De s’affranchir, en quelque sorte, de l’opinion à la petite semaine et du jugement péremptoire de l’expert. Il est plus que temps de remettre l’économiste à sa place et d’en faire un intellectuel public qui puisse apporter le meilleur de lui-même dans l’espace public.

 

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