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Laissez-vous vraiment des «traces» sur le web?

Laissez-vous vraiment des «traces» sur le web?
Photo : Juliana Mercado - Pixabay

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Laissons-nous des «traces» ou «empreintes numériques» au fur de nos navigations sur le web?

Récemment, il était question des sites web d’hôpitaux du Québec qui transmettent des informations détaillées sur leurs visiteurs à des entreprises commerciales qui, entre autres, font du profilage publicitaire.

Et actuellement se poursuit la diffusion de nouveaux épisodes de la série web Traque interdite sur la production d’informations nous concernant au cours de nos activités numériques.

Il est désormais convenu que nous produirions des «traces numériques» révélatrices à propos de nous.

Le terme «traces numériques» fait d’ailleurs désormais partie du lexique informatique. Il a même fait son entrée dans Wikipédia en français, en anglais et dans une demi-douzaine d’autres langues.

L’image des «traces» est forte. Elle est parlante. Instructive.

Mais inexacte. Et trompeuse.

Il vaut la peine de regarder de près les objets bien réels que l’image cherche à décrire.

* * * * * *

Sur nos traces

Nous laissons des «traces numériques» un peu partout. Mais souvent, nous ne les produisons pas. Et presque toujours, elles parlent aussi de quelqu’un d’autre aussi.

«Toute comparaison est boiteuse», prévient l’adage.

Il faut ajouter: toute comparaison devient trompeuse quand elle se glisse dans une métaphore. Surtout quand cette dernière passe dans la langue courante. Car la boiteuse comparaison peut alors se faire passer pour la réalité.

Les expressions «traces numériques» et «empreintes numériques» sont des métaphores. Cela est encore plus évident avec l’anglais «digital footprints» (empreintes de pas numériques).

Neuvième texte de la série « Vivre entre les lignes »

Ces termes désignent les informations produites lorsque nous utilisons un service électronique. Ces informations sont générées en grands nombres. Mais elles nous demeurent invisibles la plupart du temps.

Par contre, le mot «traces», lui, évoque des images familières. Notamment celle des empreintes de pas que nous produisons en marchant sur le sable.

Si toute comparaison est «boiteuse», c’est parce qu’elle «marche» vrai d’un côté et faux de l’autre. Voyons comment dans ce cas-ci.

Pistes valides

La métaphore «marche» vrai dans la mesure où, effectivement, toute trace implique une action physique sur la matière. Le poids du corps appliqué par le pied dans le sol meuble. Le tracé de l’encre du stylo appliqué sur le papier. La marque de rouge à lèvres sur la joue et le col de chemise.

Il en est exactement de même pour les informations conservées suite à notre usage d’un service numérique. Elles doivent être enregistrées, bit par bit, dans les transistors ouverts ou fermés d’un microprocesseur ou d’une mémoire flash. Ou dans les orientations magnétiques des parcelles de la piste d’un disque dur.

L’information numérique n’existe et n’est maniable que sous forme de traces dans la matière. Cette information est trace. Littéralement.

Bits d’information enregistrés sur un disque dur tels que révélés par CMOS-MagView, un outil d’imagerie magnétique.
Laissez-vous vraiment des «traces» sur le web?
Photo : Matesy GmbH - Wikimédia Commons

La comparaison «marche» vrai également à propos des connaissances qu’on peut tirer de traces.

Lorsqu’on sait les lire, les empreintes de pieds indiquent un trajet, une direction, une enjambée et une vitesse, le poids de l’individu. Parfois, un type de chaussures ou son absence ainsi que le moment du passage à cet endroit.

Les écritures à l’encre, elles, présentent directement ce que voulait communiquer ou se rappeler leur auteur.

Quant aux taches de rouge à lèvres, elles sont révélatrices. Mais toutes seules, demeurent imprécises sur les circonstances.

De même, les informations résultant de notre usage de services électroniques sont des écrits numériques: nombreux, détaillés, précis, explicites.

Comme pour tous autres types de traces, ces informations peuvent devenir de plus en plus révélatrices à mesure qu’elles s’accumulent.

Plusieurs connaissances qu’on pourra en tirer seront certaines. Mais bien d’autres, contestables, demanderont à être confirmées ou infirmées.

Fausses pistes

Bien sûr, comme toute métaphore celle des traces «marche» aussi faux. Et si on n’y prend garde, entraîne des erreurs de perception.

La première se rapporte à qui produit les informations.

Contrairement à nos empreintes de pas que nous faisons en marchant, bon nombre de ces informations sont produites par d’autres que nous-mêmes:

  • les machines des services numériques utilisées, donc par les entreprises qui les opèrent;
  • les applications des partenaires de ces entreprises (publicitaires, moteurs de recherche, médias sociaux, mesures d’audience, etc.);
  • les entreprises de télécommunications (internet, téléphone, sans fil) qui nous connectent à ces services et applications; et
  • les gens avec qui nous entrons en contact à travers ces services.

Le deuxième piège est à savoir sur qui portent ces informations.

Informations ou traces numériques portent sur une relation entre au moins deux personnes

Nos empreintes de pas ne peuvent être que les nôtres. Cependant, les informations produites au cours de l’usage d’un service électronique sont presque toujours à propos de deux personnes ou plus.

Si nous faisons un appel téléphonique, c’est à quelqu’un d’autre. Les informations sur ses origine, destination, heure et durée concernent donc autant notre interlocuteur que nous-même. Il en est de même pour nos textos, courriels, statuts.

De même aussi pour nos interactions avec les entreprises et autres organisations. Les «traces» qui en résultent parlent nécessairement autant d’elles que de nous.

Traces ? Relations plutôt
Laissez-vous vraiment des «traces» sur le web?
PP

Réciproquement, des «traces» nous concernant peuvent donc être générées malgré nous. La métaphore alors détraque, car c’est comme si quelqu’un nous avait volé nos pieds pour marcher à notre place.

C’est le cas des appels, courriels et statuts que d’autres nous envoient. Aussi, des photos et commentaires à notre sujet mis en ligne par d’autres sur les réseaux sociaux où nous sommes. Souvent même après notre bien après notre mort.

Ou déjà même avant la naissance, comme ces mères toutes fières de mettre en ligne les échographies de leur fœtus.

Traces? Liens!

Évidemment, il ne s’agit pas de censurer l’emploi de termes ayant utilement pris leur place dans la langue.

Plutôt, de remettre à l’avant-plan les objets vers lesquels la métaphore attire notre attention.

Informations ou traces numériques ne portent presque jamais sur un individu. Mais plutôt sur une relation entre au moins deux personnes, physiques ou morales. Êtres humains, groupes ou entreprises.

Et ces informations ou traces peuvent être produites tout autant par les uns que par les autres. Très souvent ensemble.

Voilà qui marche vrai.

 

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