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Les petits guerriers

Les petits guerriers
illustration, Benoit Tardif

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J’ai emménagé récemment en face d’une école primaire. Tous les matins à heure fixe, le premier autobus ­scolaire déverse son lot d’enfants qui prennent la cour d’école d’assaut. C’est beau à entendre et pourtant une sourde angoisse se pointe.

J’ai emménagé récemment en face d’une école primaire. Tous les matins à heure fixe, le premier autobus ­scolaire déverse son lot d’enfants qui prennent la cour d’école d’assaut. C’est beau à entendre et pourtant une sourde angoisse se pointe.

Dans les cris qui fusent dès 7 h 30 comme un défoulement salutaire, il y a quelque chose d’un peu agressif et parfois je ne sais plus s’ils jouent ou s’ils s’invectivent. Ce n’est pas toujours une frontière évidente, comme celle entre l’humour et la méchanceté.

La cour des grands

Un soir de printemps qui sentait l’été, sur un des ponts qui surplombe le canal Rideau à Ottawa, j’ai croisé une bande de jeunes un peu électrisés par le beau temps. Le chef de meute m’a «fait un compliment» d’une grande vulgarité.

Les guillemets sont importants. D’abord parce que je ne me suis pas sentie complimentée, mais aussi parce que tout ça n’a rien à voir avec moi. Ce garçon, de 15 ans mon ­cadet, m’a à peine vue et n’a surtout pas eu le temps de se demander si je lui plaisais. Tout ce qu’il a vu c’est que j’étais une femme seule. Cette interpellation n’était pas un ­compliment, c’était un acte de pouvoir pour épater la bande.

Comme je n’ai pas répondu à son interpellation, la meute s’est déchaînée. Ça n’a duré que quelques secondes, mais j’ai été assez impressionnée par celui qui répétait bitch de plus en plus fort en y prenant chaque fois un plaisir évident. Comme un bébé qui teste ses cordes vocales.

Tout ça est ridicule? Certes. ­Pourtant mon réflexe a été la honte. Pendant quelques minutes, ils ont réussi leur tour de force: je suis devenue un objet muet, dépouillé de volonté. Pour eux, pour moi, et, supposais-je, pour les gens qui ont été témoins de la scène, je n’étais plus tout à fait humaine.

Je sais que c’est eux qui ­devraient avoir honte, mais nos réflexes ne sont pas toujours ­rationnels.

L’insulte virale

Toute ma vie, mon corps aura été et sera au cœur de leurs insultes

Quand ça s’est produit, je ne connaissais pas encore le phénomène #FHRITP (pour fuck her right in the pussy) où des hommes interrompent des journalistes de la télévision pour crier cette phrase en ondes. Ai-je été victime d’un effet collatéral? Pas de caméra, pas de micro, mais quand même le plaisir de se sentir subversif de crier des insanités sexuelles à pleins poumons dans l’espace public.

Rassurez-vous, John Caine, le créateur du mouvement #FHRITP, jure que ça n’a rien d’une insulte sexuelle, c’est juste drôle de dire ces mots-là. Pourquoi les mots qui parlent de la disponibilité sexuelle des femmes sont-ils si drôles? Rien n’indique que John Caine se soit posé cette question.

C’est là que j’ai fait le lien avec la petite ­angoisse qui pointe à 7 h 30 tous les matins quand j’entends les cris des petits guerriers qui déboulent dans la cour d’école. J’ai été trop grosse, j’ai eu trop de seins, trop de poils. Plus tard j’ai été baisable – même si j’avais trop de plein de choses – et on aurait voulu que je dise merci. Bientôt, je serai trop vieille, je le sais bien.

Toute ma vie, mon corps aura été et sera au cœur de leurs insultes et chaque fois je m’y sens réduite, quelque part entre le ­bibelot et la poubelle.

Et on m’accuse de manquer d’humour.