/opinion/blogs/columnists
Navigation

Jacques Parizeau: le dernier des premiers

Jacques Parizeau
Chantal Poirier / Le Journal de

Coup d'oeil sur cet article

C’est donc qu’il existe de ces êtres véritablement irremplaçables.

La peine, dit-on, la vraie, la profonde, celle qui monte sourdement sans crier gare, ne s’exprime pas tant qu’elle ébranle tous nos repères. Même les plus solides. Même les plus ancrés. Même lorsque, comme le veut le cliché, «on s’y attendait».

Très cher Monsieur le Premier ministre, votre départ arrive pourtant nécessairement trop tôt.

Trop tôt parce que vous êtes de cette denrée parmi les plus rares: un homme entier et debout. Toujours.

Vous me permettrez donc, j'espère, de m'adresser à vous au présent, encore et toujours vivant dans nos mémoires malgré votre départ trop hâtif pour ce peuple qui vous doit tant.

***

De cette Révolution moins «tranquille» qu’on ne le croit aujourd'hui, vous aurez été un des premiers et plus brillants bâtisseurs. Toujours parmi les premiers.

Au fil des espoirs, puis des désenchantements, depuis, vous êtes demeuré fidèle. Fidèle à cette idée d’un Québec capable du meilleur si seulement il osait.

Si seulement ce petit supplément d’âme dont rêvent tant de peuples pouvait le porter un peu plus haut, un peu plus loin.

Au-delà des trahisons, petites et grandes, personnelles et politiques, vous n’avez jamais flanché.

Tout au long de votre «carrière», de votre sacerdoce politique pris à bras-le-corps au nom des vôtres, les poignards enfoncés, nombreux, vous ont parfois blessé, mais jamais détourné de votre but ultime.

Certains, incapables eux-mêmes du moindre risque, vous ont reproché durement d’avoir «échoué». D’autres, plus clairvoyants, vous remercient d’avoir osé prendre le chemin le plus difficile.

***

Ce que je retiendrai de vous

Au fil de deux décennies, ce que je retiendrai de vous, de nos rencontres, de nos discussions, longues ou courtes, si je puis me permettre, restera par contre en bonne partie entre nous.

Votre respect rarissime pour cette sphère privée qui n’en est plus une de nos jours le commande. La pudeur la plus élémentaire, cette autre politesse des dieux qui vous démarque, tout autant.

En attendant de se croiser à nouveau là-haut un jour, je retiendrai tous ces moments, privilégiés et toujours trop rares par définition, en votre compagnie.

Je retiendrai votre regard intense. Votre passion. Votre curiosité intellectuelle insatiable. Votre soif constante de renouvellement. La modernité et l’universalité de votre pensée. Votre force inébranlable de caractère.

Je retiendrai votre impatience de voir poindre la relève avant que vous ne la trouviez enfin, vous en étiez certain, chez Jean-Martin Aussant.

Je retiendrai vos talents exceptionnels de pédagogue.  Votre rigueur intellectuelle et votre clarté, constante et d’une rare limpidité. Votre humanisme. 

Votre érudition sans limite, ni frontière. Votre espoir conséquent en l’avenir et la jeunesse montante. Votre écoute attentive.

Je retiendrai votre relation quasi organique avec la base militante de votre parti. Votre démission, au lendemain du référendum de 1995, en aura marqué plusieurs.

Je retiendrai votre courtoisie et votre civisme impeccables, même dans les débats les plus corsés.

Jamais, jamais, jamais,  je ne vous ai vu «personnaliser» les différends, parfois musclés, qui vous ont opposé même à vos successeurs à la tête du Parti québécois.

Vos sorties des dernières années étaient toujours motivées par votre inquiétude, fondée, pour votre parti,  son option et le Québec lui-même.

Dans une chronique, il y a de cela quelques années, je vous avais d'ailleurs baptisé le «dernier des Mohicans». Ce que vous aviez trouvé particulièrement à propos...

Je retiendrai aussi, si vous me le permettez, votre grand respect des femmes et votre féminisme d’avant l’heure.

Je retiendrai votre sourire. Votre rire si contagieux. L’étincelle dans vos yeux. Votre humour comparable à aucun autre. Votre voix enveloppante, protectrice et rassurante.

Et si j’ose, notre communion de pensée.

Je retiendrai de vous le grand séducteur, dans le sens le plus noble, le plus large et le plus désintéressé du terme.

Je retiendrai votre intelligence des choses, aussi raffinée que féroce. Et aussi, votre naïveté touchante, parfois même étonnante, mais toute naturelle, envers ceux ou celles qui pourtant ne vous voulaient pas que du bien...

Je retiendrai l’homme, dans toutes ses dimensions, parfaites et imparfaites, le premier ministre, l’homme d’État, le serviteur public et homme du bien commun.

Toujours droit, même dans les pires tempêtes, contre vents et marées. C'est l'image qui me restera avant toutes les autres.

***

Le mot «résilience» est synonyme de Jacques Parizeau

Dans cette morosité pesante qui s’étire inlassablement – cette ère du vide où des «politiciens» se substituent discrètement aux hommes et aux femmes politiques –, je retiendrai votre force, votre courage, votre détermination, votre droiture, votre intégrité, votre clarté, votre cohérence.

Je retiendrai votre signature à vie, votre légendaire «Qui m’aime, me suive!».

Je retiendrai l’extrême dignité avec laquelle vous avez subi et survécu au mépris et aux attaques les plus sournoises, les plus viles. Qu’elles soient venues de votre propre famille politique ou des familles adverses.

Certains incultes vous ont dit «xénophobe» pour cette phrase malheureuse prononcée sur le coup d’une colère profonde. C’est pourtant bien mal vous connaître.

Je retiendrai aussi votre capacité hors du commun à faire face aux plus grandes épreuves. Personnelles et politiques.

Les dictionnaires ne le diront pas, mais le mot «résilience» est synonyme de Jacques Parizeau.

Enfin, pour le Québec et avant tout, au nom de ceux et celles qui le portent et que vous aimez tant, je retiendrai l’essence de l’essentiel: vous.

Avec votre départ, l’actualité s’incline et le temps s’arrête. Qui sait quand il reprendra vie.

En cette semaine qui marque les vingt ans du décès de ma mère chérie, Monsieur Parizeau, vous me laissez dorénavant, je le crains fort, doublement orpheline.

Que votre âme repose en paix.  Vous ne l’aurez pas volé.

Monsieur le Premier ministre, merci d’avoir existé.

Condoléances émues à votre compagne de vie et de route, de même qu’à votre famille endeuillée et à votre collaboratrice fidèle en toutes choses, ma grande amie Sylvie Brousseau.

Aujourd'hui, une époque se referme.

Laissez-vous bercer, tout là-haut, par l'admiration et l'amour que vous expriment enfin ceux et celles pour qui vous vous êtes tant battu.

***