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La raison profonde

Jacques Parizeau avait compris qu’avec le temps, le rapport de forces de cette « province » dans la fédération canadienne ne pouvait que décliner.
Photo d'archives Jacques Parizeau avait compris qu’avec le temps, le rapport de forces de cette « province » dans la fédération canadienne ne pouvait que décliner.

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Jacques Parizeau n’était pas intéressé à gouverner une «province». C’est connu. Cette phrase, il l’aura suffisamment martelée pour qu’elle lui colle à la peau jusque dans l’éternité.

Jacques Parizeau n’était pas intéressé à gouverner une «province». C’est connu. Cette phrase, il l’aura suffisamment martelée pour qu’elle lui colle à la peau jusque dans l’éternité.

Et pourtant, comme grand mandarin de la Révolution tranquille et économiste émérite, il aura puissamment contribué à la modernisation de cette «province» nommée Québec.

Il en fut ensuite le plus grand ministre des Finances. À quelques dizaines de milliers de voix à peine de la naissance d’un Québec indépendant, il fut enfin son premier ministre de loin le plus ambitieux.

«Il y a peu de choses dans une vie qui soient aussi intéressantes que de participer à la gestion de la chose publique», disait-il. Même dans le Québec-province, c’est ce qui l’aura distingué avant tout de la horde d’architectes de malheur qui, depuis des années, planchent sur notre déconstruction tranquille jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Un credo inattaquable

Un des plus brillants bâtisseurs du Québec moderne, Jacques Parizeau n’avait cependant rien de «provincial». Il savait qu’à l’usure, le provincialisme risquait d’affaiblir et d’appauvrir le Québec de son intérieur même.

D’où son credo inattaquable: même les plus «petits» pays peuvent prospérer à la condition d’appartenir à un grand marché.

Il avait compris qu’avec le temps, le rapport de forces de cette «province» dans la fédération canadienne ne pouvait que décliner. Pour l’éviter, le Québec devait quitter un jour ses habits provinciaux.

S’il fut un des rares, dès le début, à voir venir l’échec final de l’Accord du lac Meech, c’est parce qu’en toute lucidité, dès la fin des années 1960, il faisait déjà le constat d’un Québec risquant à terme la marginalisation chronique au sein même du Canada.

Au crépuscule de sa vie, Jacques Parizeau faisait toutefois un autre constat, celui-là plus sombre encore. Depuis le référendum de 1995, sans égard aux conséquences, le Québec retournait peu à peu au confort trompeur de ses vieilles pantoufles provinciales.

L’ultime finalité

Dans son livre La souveraineté du Québec, paru à l’aube de ses 80 ans, il s’entêtait d’autant à rappeler que «vouloir construire un pays, c’est d’abord traduire des valeurs en projets». Au sommet de sa liste, il plaçait encore et toujours l’humanisme et l’«égalité des chances».

«Une société qui s’enrichit, écrivait-il, doit être en mesure d’humaniser et de personnaliser les services sociaux pour ceux que la maladie ou le handicap physique ou mental ont touchés. Et une société qui s’enrichit doit aussi offrir une vie culturelle intense.»

La «vision» de Jacques Parizeau reposait en fait sur cette ultime finalité: la liberté pour une société juste et humaniste. De tout temps, son projet politique fut aussi éminemment social et culturel.

Les derniers mots à méditer en ces temps noirs d’austérité provincialiste seront donc les siens: «La conclusion ramène à ce qui m’est toujours apparu comme la raison profonde, essentielle de la souveraineté du Québec: être responsable de soi-même dans une démocratie où l’État est pleinement redevable à ses citoyens.»