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Roméo Saganash: survivant d’un génocide culturel

Roméo Saganash

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En imposant le système des pensionnats autochtones, le Canada «a participé à un génocide culturel». C’est la conclusion à laquelle est arrivée la Commission de vérité et réconciliation (CVR) après avoir écouté les victimes et les administrateurs des pensionnats, pendant sept ans. Les commissaires ont déposé cette semaine 94 recommandations visant à atténuer les séquelles de ce système. Pour eux, les conditions socio-économiques des Autochtones aujourd’hui en sont un legs.

En imposant le système des pensionnats autochtones, le Canada «a participé à un génocide culturel». C’est la conclusion à laquelle est arrivée la Commission de vérité et réconciliation (CVR) après avoir écouté les victimes et les administrateurs des pensionnats, pendant sept ans. Les commissaires ont déposé cette semaine 94 recommandations visant à atténuer les séquelles de ce système. Pour eux, les conditions socio-économiques des Autochtones aujourd’hui en sont un legs.


Arraché à sa famille à six ans, le député néodémocrate Roméo Saganash a lui-même vécu l’horreur des pensionnats, pendant 10 ans à La Tuque. Il s’est confié au Journal, les émotions à fleur de peau.

Comment s’est passé votre départ pour le pensionnat ?

On est venu nous chercher dans la communauté, à Waswanipi, et on nous a transportés en autobus, puis en train. Nous sommes arrivés en pleine nuit. On était une centaine. Ça sentait la propreté, le Javex. Je vois encore le curé en haut des escaliers nous parler. J’entendais une autre langue que le cri pour la première fois. On nous a rasé la tête, douchés, pris nos vêtements et donné des pyjamas. Les deux premières années, j’étais tellement révolté, que j’ai refusé de parler aux autorités. C’était ma façon de dire «allez vous faire foutre».


Les 6750 témoins qui ont participé à la commission ont relaté avoir été victimes de la faim, de violence, de viol. Est-ce ce que vous avez vécu vous aussi ?

Aussi invraisemblable que ça puisse paraître, il y a un député fédéral qui est passé par les mêmes horreurs que tous les autres. Je suis passé par ces atrocités. Ce ne sont pas des histoires lointaines, c’est hier encore.


Comment ont réagi vos parents le jour où on vous a arraché à eux ?

Je me souviendrai toujours de leur regard lorsque j’ai embarqué dans l’autobus, leur regard vide. Je me suis toujours demandé ce qu’ils pensaient. Chaque automne, on vidait les villages autochtones à travers le pays de leurs enfants. J’essaie d’imaginer le silence qu’il devait y avoir après. Je n’ai jamais osé en parler avec ma mère.


Les conclusions de la commission ont-elles mis un baume sur ses plaies ?

C’était l’occasion pour elle, et pour tous les parents qui ont perdu leurs enfants aux mains de ce système, de tourner la page. Pour ma mère, la première victime de ce système a été mon frère Johnish. Il a été emmené en 1954, à six ans, et il est mort la première année. On n’a jamais su de quoi. Il n’y a pas de certificat de décès. Pendant 40 ans, ma mère n’a même pas su où son fils aîné avait été enterré.


Les commissaires ont conclu que vous avez survécu à «un génocide culturel». Êtes-vous satisfait de cette conclusion ?

C’est important d’avoir un rapport qui, à tout le moins, reconnaît qu’il y a eu un tort. Mais je ne sais pas à quel titre le commissaire en chef utilise le qualificatif culturel. Ce n’est pas juste un génocide culturel. John MacDonald, le premier premier ministre du Canada, lui-même l’a dit et répété: l’objectif était de tuer l’indien dans chaque enfant. Tout cela était l’incarcération politique, linguistique et culturelle. Et la seule raison pour laquelle on l’a fait, c’est parce qu’on était indien.


La commission vous a-t-elle rendu justice ?

Oui, les mots sont importants. C’est largement symbolique, mais ça compte. Mais il faut que les gestes et les actions soient cohérents avec les mots.

C’est inacceptable que, dans un des pays les plus riches de la planète, il y ait des gens qui vivent dans des conditions, pas de tiers monde, mais de quart monde. Et ces gens sont les premiers peuples de ce pays. J’aime beaucoup l’image du juge Sinclair, le commissaire en chef, qui dit «nous vous avons décrit la montagne, nous vous avons montré comment la monter, maintenant à vous de faire le chemin». Et j’estime que c’est possible. On en a fait la preuve au Québec avec la Convention de la Baie-James, en 1975, et avec la Paix des braves, en 2002. J’aimerais qu’on puisse répéter ce modèle dans le reste du Canada.


Le premier ministre n’a pas endossé le terme de «génocide culturel». Les 94 recommandations de la commission sont-elles destinées à être tablettées ?

Elles ne recevront pas l’oreille des conservateurs. On le sait, on l’a vu. Le ministre des Affaires indiennes a même refusé d’applaudir la recommandation de tenir une enquête publique sur les femmes autochtones disparues et assassinées, alors que la salle faisait une ovation debout. Il va falloir attendre un changement de gouvernement, et l’élection d’un gouvernement néodémocrate. En 148 ans de gouvernements libéraux et conservateurs successifs, la réconciliation n’a pas été possible.


  • 1 172 790 personnes se déclarent autochtones au Canada (Premières Nations, Inuit ou Métis), soit 3,1 % des Canadiens de 18 ans et plus.
  • 27 ans: âge médian des Autochtones canadiens contre 40 ans pour la population non autochtone.

Pauvreté

  • Le Canada est le 6e pays le plus développé au monde.
  • Si les Premières Nations formaient un pays, celui-ci serait 63e mondial, soit plus pauvre que la Libye.
  • 22 000 $: revenu total médian des Autochtones de 25 à 54 ans contre 33 000 $ pour les non-Autochtones.
  • 65,8 %: taux d'emploi des Autochtones de 25 à 54 ans, contre 81,6 % pour les non-Autochtones.

Résidence

  • 2300 réserves existent à travers le pays.
  • 45 % des membres des Premières Nations vivant dans une réserve habitent dans des maisons nécessitant des réparations majeures, contre 8 % du reste de la population.
  • 60 % des membres des Premières Nations vivent hors réserve.

Éducation

  • 33 % des autochtones de 25 à 54 ans n'ont pas terminé leurs études secondaires, contre 13 % des non-Autochtones.
  • Un jeune des Premières Nations vivant en réserve a plus de chance d’être emprisonné que de terminer son secondaire.
  • 18 % des adultes admis dans un pénitencier fédéral sont autochtones.

Santé

  • 69 ans: espérance de vie d’un homme des Premières Nations contre 77 ans pour un Canadien non autochtone.
  • 77 ans: espérance de vie d’une femme des Premières Nations contre 82 ans pour une Canadienne non autochtone.

Source: Statistique Canada

Brèves

Pensionnats autochtones

À travers le temps…

pensionnat
Photo Courtoisie

1867 | Création du Canada. Les Églises gèrent déjà un petit nombre de pensionnats destinés aux Autochtones.

1883 | L’union entre le gouvernement fédéral et les Églises est officialisée. L’État décide d’ouvrir trois grands pensionnats indiens dans l’Ouest.

1920 | Le sous-ministre des Affaires indiennes pré́dit que, grâ̂ce aux pensionnats, les peuples autochtones cesseraient d’exister au Canada dans un siè̀cle.

1930 | Un rapport des Affaires indiennes dénombre 80 pensionnats indiens.

Années 1940 | Les responsables fé́déraux déterminent que le système s’avère à̀ la fois coû̂teux et inefficace. L’État augmente donc le nombre d’externats en réserves.

Années 1950 | Des ententes sont conclues afin que les élèves autochtones puissent étudier dans les écoles publiques.

1969 | Fin du partenariat entre l’État et les É́glises.

1986 | La plupart des pensionnats cessent leurs activités. Les Églises commencent à présenter leurs excuses.

Années 1990 | Des accusations criminelles sont porté́es contre des agresseurs sexuels, des recours collectifs sont intentés contre les É́glises et l’État.

1996 | Le dernier pensionnat indien financé́ par l’État ferme ses portes.

2006 | La Convention de règlement relative aux pensionnats indiens dédommage les élèves de 139 établissements.

Commission de vérité et réconciliation

Paroles de survivants

(extraits du rapport «Les survivants s’expriment» de la Commission de vérité et réconciliation du Canada)
pensionnat
Photo Courtoisie

«Tous les jours que j’ai passé́s au pensionnat, j’ai été maltraité́e. Ils m’ont presque assassiné́e» - Pierrette Benjamin, La Tuque

«La nostalgie nous habitait constamment, tout comme la faim, la solitude et la peur» - Paul Dixon, Québec

«Je me souviens d’un jeune garçon qui s’é́tait pendu dans le gymnase; ils nous ont amenés au gymnase pour nous montrer à nous, des enfants, le corps de la victime qui é́tait encore pendu» - Antonette White, Colombie-Britannique

«L’école servait à nous discipliner, à nous enseigner, à nous battre, à nous violer, à nous molester, mais je n’ai reçu aucune éducation» - Elaine Durocher, Saskatchewan

«J’ai vu mon frère se faire brûler le visage devant un tuyau de vapeur chaude, puis le bras par le superviseur»- Fred Brass, Saskatchewan

«Le prêtre était là. Il m’a dit de me mettre à genoux. Je l’ai fait, et il a alors commencé à lever sa robe» - Therese Kistabish, Amos

«L’expérience que j’ai vécue lorsqu’il m’a violé, et j’ai pleuré, et j’ai crié, mais ça ne changeait rien, parce qu’il a pris un chiffon qu’il m’a enfoncé dans la bouche» - Ben Pratt, Saskatchewan

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